Psycho- et Socio- Somatologie
du rêve : le lissage de la ligne de vie

 

Les trois séries de rêves personnels ont deux grands mérites, celui de se dérouler sur une longue période, des dizaines d’années, et celui de montrer une évolution notoire. Ils permettent d’en tirer un enseignement général quant à la fonction du rêve, quant à une de ses fonctions du moins. Nous l’appellerons « le lissage de la ligne de vie ». En effet ces dizaines d’années constituent d’abord un grand bout de vie. Les rêves qui l’émaillent tout du long nous montrent ensuite ce qu’est « la ligne de vie », à savoir l’inscription des grands événements qui marquent cette vie, en choc et en stress, en événements heureux (éveil de Kundalini) et malheureux (renvoi du couvent). Enfin la transformation de ces rêves illustre l’effacement progressif de ces accrocs et le lissage (rendre lisse) de la ligne : le renvoi s’annule puisque je suis finalement thérapeute et religieux ; la disparition de la Kundalini s’arrête puisque je peux conserver le diamant !

L’image et les termes de cette nouvelle théorie du rêve, « lissage de la ligne de vie », nous renvoient aux principes de base de la somatologie et au modèle structuro-fonctionnel. Il nous faut voir le deuxième schéma de base ou « schéma de situation ».

Schéma 8 : le schéma de situation

 

Le schéma ci-dessus découpe la situation présente entre deux lignes parallèles et comprend l’ensemble des messages atteignant l’individu (à gauche du schéma) puis le vécu du sujet (au milieu) et enfin la réponse donnée par une communication unique (à droite du schéma). Le vécu, lui, se subdivise en deux parties. L’une est passive, évènementielle (intuition, visualisation, imagination, émotion, sensation, etc…), l’autre est active et structurante (réflexion, communication, tension, etc.). L’une est ponctuelle et singulière, l’autre stable et générale, la ligne qui sépare les deux est la « ligne de vie ». Elle n’est pas rectiligne comme sur le schéma de base mais chaotique, traduisant les réactions en choc et en stress qui répondent aux messages et à l’action structurante (Choc veut dire ici « état de choc » personnel et non pas événement extérieur choquant).

Schéma 9 : la ligne de vie brisée par le choc et le stress

 

Le schéma de situation s’applique aussi au développement ontogénétique, au déroulement de toute la vie. Sur le schéma ci-dessus, le développement ontogénétique est chaotique et la ligne est brisée par les événements. Rappelons-nous les six étapes relationnelles du développement de l’être.

Schéma 10 : la ligne de vie ontogénétique

 

Schéma 11 : les accrocs de la ligne de vie ontogénétique

 

A présent nous pouvons concevoir et même « voir » tout simplement ce qu’est le lissage de la ligne de vie : cette ligne est rabotée, redressée, lissée, rendue à nouveau droite et harmonieuse. Et cela se fait dans et par le rêve. En effet, la nuit nous fait refaire le chemin de la vie, celui du jour précédent mais aussi celui de toute l’ontogénèse :

  • en état d’éveil, nous passons de la gauche à la droite, de la fonctionnalité maximale à la structuration extrême avec ses brisures éventuelles ;
  • pendant le sommeil, nous faisons le trajet inverse, de cette rigidification vespérale à la souplesse originelle en repassant par les accrocs du jour précédant mais aussi par ceux qui remontent jusqu’aux débuts de la vie, à savoir la conception.

 

Schéma 12 : brisure et lissage de la ligne de vie

 

La première série de rêves, celle de la communauté, nous montre que le stress et le choc du renvoi s’effacent peu à peu et se lissent jusqu’à devenir deux états normaux ponctuant une ligne droite et harmonieuse. La seconde série, celle des rêves du trésor, lisse tout autant l’aspérité de l’éveil accidentel de Kundalini pour en faire une incurvation douce et stable. Enfin la troisième série, celle du vol, se libère de ses occurrences négatives, à savoir des ascensions instables en ascenseur, échafaudages et pitons rocheux. En effet, ce type de rêves négatifs a disparu de mon vécu depuis de nombreuses années.

Mais le rêve ne fait-il que visualiser cet effet du temps ou est-il lui-même co-auteur de ce lissage ? Notre expérience nous fait opter pour la seconde alternative.

 

III. L’analyse holanthropique des rêves

A la suite de Freud, Jung, Perls et Hobson notamment, nous accordons toute son importance au rêve, dans ses trois dimensions :

  • de l’analyse en individuel, comme matériel personnel contournant astucieusement le contrôle volontaire ;
  • de la formation en groupe, comme matériel incluant les composantes de la dynamique de groupe, à travers les rêves faits lors des stages ;
  • du développement personnel, en solo, comme mesure de l’état des structures et purs processus, en particulier de l’accès à ces derniers.

 

Les références

Nous nous inspirons évidemment des auteurs cités, y puisant le meilleur de chacun, les corrigeant l’un à l’aide des autres, y compris à travers notre apport holanthropique et des découvertes des neurosciences.

Freud reste incontournable malgré les excès dus à sa pulsion d’exhaustivité. Son mode d’interprétation est compliqué mais il nous donne les meilleures indications quant au conflit ça-surmoi, et quant à l’éveil de ce “ ça “ si on le comprend comme le pur processus énergétique focalisé sur le sexuel et la libido. C’est lors de sa recherche sur le rêve (1896-1900) que Freud a trouvé dans la notion d’inconscient empruntée à Théodor Lipps (de Lipsheim !) la clé du rêve, de la psychanalyse, de la névrose et… du bonheur.

Voici ses principales propositions :

  • le rêve a pour fonction de préserver le sommeil,
  • il est toujours la réalisation d’un désir,
  • désir sexuel et libidinal le plus souvent ;
  • les images du rêve se réfèrent à des “ restes diurnes “ et aux événements de vie ;
  • le rêve se constitue de deux discours parallèles, un discours manifeste dans les images du rêve et un discours latent, caché, qu’il faut décrypter par… la psychanalyse ;
  • c’est parce que ces désirs inconscients inavouables ne peuvent devenir conscients qu’ils sont censurés par le préconscient et que le discours latent est déguisé et produit la bizarrerie du rêve ;
  • les deux grands processus de déguisement sont le déplacement et la condensation, concepts repris par Lacan comme métaphore et métonymie, et la symbolisation.

Jung nous propose une lecture plus simple et directe des “ grands rêves “ qui surgissent lorsque la dimension transpersonnelle a été atteinte. Les visions symboliques et archétypales, les scénarios épiques, puisent directement dans l’inconscient   “ collectif “, culturel et humaniste. Mais les processus sont également valorisés comme une     “ conjunctio oppositorum “ qui n’est autre qu’une expérience plénière. Pour Jung, le rêve apporte la compensation inconsciente à la vie consciente, la part spirituelle et archétypale à la part rationnelle et opératoire. Issus de la culture universelle, les archétypes et symboles se prêtent à une lecture quasi directe. Il n’y a pas vraiment de discours latent.

Fritz Perls nous propose de jouer le rêve sur une scène où le patient entre tour à tour dans tous les rôles évoqués par les protagonistes, les objets et les lieux du rêve, jusqu’à ce que la Gestalt se complète en une… expérience plénière.

Allan Hobson, enfin, se réfère aux découvertes neuroscientifiques récentes et nous propose, lui aussi, une lecture relativement simple et directe du scénario… Il rejoint ainsi Jung et Perls. Il insiste sur la connexion fondamentale que conserve la conscience avec le corps sensitif, alors qu’elle déconnecte de nombreux centres mentaux. Revoyons rapidement cette inscription cérébrale déjà évoquée mais complexe. Pendant le sommeil paradoxal, pendant ces vingt minutes qui privilégient le rêve (avec mouvements oculaires) dans chaque cycle de quatre vingt dix minutes, se déconnectent :

  • les cinq sens, en particulier la vue,
  • le cortex penseur (donc pas de pensée construite et intentionnelle),
  • la motricité.

Il reste :

  • un centre activateur : le tronc cérébral
  • qui envoie ses stimuli dans le cortex occipital qui en fait des images,
  • centres occipitaux mal connectés entre eux, envoyant souvent des images parallèles : une forme (éléphant) et une couleur (rose) pour exemple donnant un éléphant rose ; d’où la bizarrerie du rêve ;
  • ce circuit cérébral reste branché sur les perceptions sensitives (viscérales), le système limbique (émotionnel et sexuel) et la mémoire entre autres.

Pour Hobson, l’activation du rêve est interne ; et la synthèse se fait à partir de centres cérébraux différents de ceux de l’état d’éveil. D’où la particularité du rêve qui est bien plus somato- qu’on ne croit !

 

Le protocole de l’analyse

La tentation majeure de l’analyse du rêve réside dans le passage direct à l’interprétation des symboles. L’erreur la plus fréquente consiste à projeter ses propres références sur ce matériel aussi bizarre que subjectif. Aussi l’approche holanthropique préconise-t-elle un protocole rigoureux avec insistance particulière sur les processus somatologiques.

Ce protocole a trois temps :

  • – la collecte des informations,
  • – les différents niveaux d’analyse théorique,
  • – l’interprétation du rêve.

 

1) La collecte des informations

  • description spontanée du rêve par son auteur, sans interruption de la part de l’analyste ;
  • demande de certaines précisions quant à des éléments du rêve par l’analyste ;
  • recherche des associations libres parmi “ les restes diurnes “, les événements de vie, les vécus corporels et relationnels ;
  • renseignement sur les conceptions personnelles à propos des images, symboles et archétypes du rêve ;
  • interrogation quant à une éventuelle auto-interprétation déjà tentée par l’analysant.

Cette première étape est classique, encore faut-il la respecter de façon minutieuse et modeste : l’essentiel est déjà là, du côté du rêveur.

 

2) Les différents niveaux d’analyse

L’analyste a lui aussi déjà succombé à des compréhensions spontanées sinon à des interprétations systématisées et le danger le guette de les partager sans retenue. Deux étapes préalables l’attendent encore :

  • l’indication de la référence à une théorie spécifique, freudienne, jungienne etc. ;
  • l’analyse de la dimension somatologique.

Vue l’évolution récente de la conception du rêve, due aux neurosciences, il importe de signaler la référence que l’on fait à une théorie donnée : si l’on voit pénis, vulve et sexe dans les protubérances, grottes et pénétrations de toutes sortes, il faut évoquer une proposition freudienne ; si l’on propose d’entrer dans la peau de chacun des trois personnages du rêve, y compris de se faire carrosserie de la BMW toute bosselée et du levier de vitesse que l’on arrache à son socle, on annonce Fritz Perls. Le patient se sent ainsi plus libre et respecté ; l’analyste ne grille pas toutes ses cartouches et préserve la possibilité d’idées autres, et même apparemment contradictoires. La compréhension du rêve peut se faire à différents niveaux simultanément et, surtout, il reste encore la possibilité de la dimension somatologique. En effet durant le rêve, les processus mentaux sont perturbés jusqu’à l’incompréhension définitive – il faut savoir l’accepter et ne pas vouloir signifier envers et contre tout. Par contre, les références corporelles restent simples et massives ; elles gagnent même en évidence puisque la superstructure mentale est en retrait. Nous sommes dans la situation de l’ethnologue – mutatis mutandis – qui approche les structures organisationnelles des petites populations traditionnelles beaucoup plus directement que le sociologue le fait avec celles des grandes sociétés bien compliquées.

En fait, la dimension somatologique devrait être première puisqu’elle est fondamentale et relativement univoque. Aussi pouvons-nous décliner les étapes de cette deuxième partie du protocole :

  • analyse somatologique,
  • analyse freudienne,
  • analyse jungienne,
  • autre référence théorique,
  • référence à une éventuelle théorisation propre à l’analyste.

II Le rêve, voie royale du spirituel

On ne rêve jamais de Dieu. C’est la petite Thérèse de Lisieux qui nous l’a dit. On ne meurt pas non plus réellement en rêve. On peut compter trente, cinquante, cent secondes d’immersion dans l’eau et penser l’étouffement puis, tout d’un coup, la respiration repart même sous l’eau et sans inondation des bronches. « Nihil in intellectu nisi prior in sensu », disait le philosophe (Démocrite). Rien n’advient à l’esprit, si ce n’est d’abord dans le ressenti.

Et pourtant, le rêve est la voie royale du spirituel. Le rêve est l’une des sécrétions majeures du cerveau droit auquel on attribue principalement cette fonction “spirituelle”, laissant au cerveau gauche la fonction “intellectuelle” (Cette théorie classique est nuancée actuellement). Le rêve est au départ de la carrière moderne de « l’inconscient » freudien, qui est aussi la laïcisation la plus réussie du dit “spirituel”. Et le “grand Autre” (ou A tout simplement, grand a), avec lequel Lacan fait ”retour à Freud”, il peut être entendu comme Dieu par qui veut. Quant à Jung qui fait “maître spirituel” pour notre génération du nouvel âge, il puisait dans le rêve l’inspiration qu’il trouvait par ailleurs dans la tradition ésotérique.

Pour ma part, je voudrais apporter trois catégories de rêves dont la longue occurrence de plus de trente ans me permet d’en proposer une généralisation assez sûre comme rêves à contenu spirituel (ou mystico-spirituel). J’en propose d’abord une narration toute phénoménologique, au-delà de l’exhibition à laquelle toute étude des rêves expose. Par la suite, je m’en servirai pour illustrer la nouvelle dimension du rêve à laquelle la science somatologique nous convie, avec sa fonction de “lissage de la ligne de vie”.

 

Des rêves à contenu « spirituel »

Par deux fois déjà, dans les deux textes où j’aborde la dimension spirituelle (Meyer 1995, 1997) je me suis obligé à définir ce concept. En voici le tableau résumé.

Tableau 17 : le spirituel et ses six composantes.

Nous voyons sur ce tableau qu’il existe six aspects fondamentaux du “spirituel” pris dans son sens large, avec ses trois lieux d’impact privilégiés et ses deux modes de vécu, fonctionnel et structurant. Même si l’on ne se réfère qu’au sens étroit du « spirituel » à savoir à son pur vécu psychique, on ne peut pas pour autant l’abstraire des cinq autres constituants tous solidaires, Seul l’intellect peut faire semblant de l’en isoler. Pour le rêve, on pourrait aussi isoler la pure image, mais le philosophe nous rattrape aussitôt avec sa constatation : « Nihil in intellectu nisi prior in sensu ». Le rêve le confirme, il est autant visuel qu’émotionnel et sensuel. Voyons donc trois séries de rêves qui se situent respectivement sur un des lieux d’impact privilégiés :

  • le rêve de la communauté et le “religieux”,
  • le rêve des trésors et le ” mystique “,
  • le rêve de vol et le “spirituel”.

 

Le rêve de communauté et le religieux

Le fait religieux a été très prégnant dans ma vie. A cinq ans, je devins servant de messe dans notre paroisse (catholique) qui avait la particularité d’être dirigée par une communauté de religieux (Redemptoristes). A quatorze ans, j’entrai dans le petit séminaire ; à dix-neuf, au noviciat où je pris la soutane et émis les vœux temporaires d’obéissance, pauvreté et chasteté. A vingt-deux ans, lors du service militaire, j’écrivais à mon supérieur que j’avais des doutes quant à mon retour au couvent. Il me répondit aussi sec qu’il valait mieux ne pas y revenir. J’étais renvoyé !

Il s’en est suivi une longue série de rêves sur près de vingt-cinq ans ayant l’appartenance à cette communauté Rédemptoriste comme thème. Ces rêves se subdivisent en cinq ensembles très homogènes de par la chronologie.

  • Les premiers rêves se sont répétés pendant trois à quatre ans autour du renvoi par la communauté. Au début du rêve, je me trouve au milieu de mes confrères et je porte la soutane, je fais partie de la communauté. Puis, tout d’un coup, on me renvoie et je revois encore ces départs très poignants où je m’éloigne à pieds, toujours en soutane, la mort dans l’âme.
  • La deuxième période dure elle aussi trois à quatre ans et se caractérise par l’absence de rêve ayant trait à la communauté. J’en fais évidemment une séquence importante à cause de l’absolu de l’absence.
  • Une troisième période a débuté après neuf à dix ans avec des rêves encore une fois homogènes et répétitifs. Je me retrouve au couvent et en soutane, au contact de mes compagnons d’autrefois, sans animosité ni émotionalité, mais avec une grande paix de l’âme. Puis, tout d’un coup, le commutateur switche I’image : je me retrouve dans ma vie actuelle, réelle, et m’y trouve tout aussi bien, sans regret par rapport à la communauté. Je suis psychiatre, paisible, content de ce rôle.
  • Enfin une quatrième période s’est étendue entre les huit et quatre dernières années. Je cumule les deux fonctions. Je suis religieux et psychiatre. Je suis en soutane et j’ai un groupe de socio- somatanalyse. Je suis un religieux psychothérapeute et cela crée un vécu de plénitude calme et profond. Il n’y a pas d’image particulière, d’anecdote ou de scénario ; c’est seulement une pensée et un ressenti ; je suis religieux et thérapeute de groupe.
  • Depuis quelques années le rêve d’appartenance à la communauté religieuse est de nouveau absent. Je ne saurai ce que cela signifie que dans quelque temps, soit qu’une nouvelle série en donne rétrospectivement le sens, soit que l’arrêt définitif clôture le thème sous cette forme là.

Dans la deuxième partie de cette étude, je reviendrai sur l’enseignement des séquences chronologiques de ces rêves. Dans l’immédiat, il faut en préciser la teneur “spirituelle”. Je ferai ici une lecture relativement directe de ces rêves, en accord avec Hobson et Jung que nous verrons plus loin et en rupture avec Freud qui a introduit un mode d’analyse trop compliqué à mon sens. Ce qui se visualise principalement, c’est le communautaire, le groupe des frères, et donc le religieux. Religare veut dire lier, réunir. Il y a la soutane qui montre l’appartenance à cette communauté religieuse. Mais l’évolution du rêve nous donne aussi la part sensitive, ressentie, du fait : il y a d’abord une grande paix (troisième période) puis une plénitude profonde (quatrième période), C’est effectivement ainsi que j’avais vécu ma “foi” : dans la paix et l’entièreté. Mais il n’y avait ni jouissance mystique ni illumination spirituelle. C’est probablement pour cela que j’avais douté pouvoir retourner au couvent. Au contraire, c’est pendant le service militaire que j’avais continué mes études en sciences humaines et découvert le “monde”, ses jouissances, ses illuminations et turpitudes !

 

Le rêve des trésors et le “mystique”

Ces rêves remontent à une vingtaine d’années. Ils étaient merveilleux mais aussi souvent frustrants. Là aussi j’ai trouvé le commutateur qui a permis de switcher l’image. Ils sont classiques, ces rêves de découverte de trésors.

  • Le plus simple d’entre eux commence par une déambulation sur un trottoir ou dans la campagne, souvent dans l’obscurité. Tout d’un coup, je vois une pièce d’argent dans le caniveau, dans la boue ou sous la paille. Je m’approche, c’est une pièce de faible valeur, je la prends et, en me penchant, je vois une deuxième pièce, puis une troisième et parfois tout un trésor. Les pièces prennent de plus en plus de valeur jusqu’à être en or. Je m’en remplis les mains puis les poches. Parfois d’autres promeneurs surviennent et je me dépêche d’en prendre le maximum. Cet argent est orphelin et n’appartient à Je suis évidemment pris d’une grande avidité et rempli d’une grande jouissance. Mais, finalement, ce trésor m’échappe quand même d’une façon ou d’une autre : il disparaît, se volatilise ou est néanmoins interdit.
  • Une variante tout aussi fréquente transforme l’argent en objets précieux, en antiquités et, plus particulièrement, en pierres sculptées. Il s’agit alors de vestiges d’édifices religieux finement ciselés, avec des inscriptions hautement symboliques, sans être trop grands. Je les trouve dans des greniers, dans des locaux obscurs, cachés sous un fatras de vieilleries. Là aussi, je peux les prendre mais, le plus souvent, ils disparaissent tout autant.
  • Le dernier en date de ces rêves remonte à six mois et marque un changement radical : je peux le garder, cet objet, il est à moi sans aucune contestation. Il s’agit aussi du plus bel et du plus précieux de ces objets, un diamant taillé dune grosseur inexistante dans la réalité, aussi gros qu’un œuf, comme des imitations en cristal de Bohême. II brillait de mille feux avec des éclats En le prenant, je voyais d’autres diamants à côté, mais plus petits, et j’ai pu les garder, tous. Je les enveloppais dans du papier kraft et scellais le paquet avec de larges rubans adhésif brun. Et ce paquet est toujours encore en ma possession. Et je peux toujours encore revoir ce diamant !

Pour Freud, il s’agirait des classiques rêves de la phase anale : argent, avidité, possessivité et obsession ! Les circonstances du dernier rêve m’enjoignent d’y voir autre chose. En effet, il eut lieu un matin après m’être recouché. Je m’étais levé vers quatre heures, avais pris mon petit-déjeuner, lu le journal (qui arrive à cinq heures), écrit, puis vers huit heures, m’étais mis en Présence Juste et avais éveillé la Kundalini assez fortement. Mais la fatigue s’éveilla tout autant et je m’étais recouché pour une petite heure, m’endormais et faisais ce rêve.

Ces rêves de découverte de trésors sont donc la mise en image de l’éveil des chakras et de la Kundalini. Rappelons-nous ce qu’entendent les Orientaux par ce terme : il s’agit d’une énergie tapie silencieusement à l’arrière du périnée telle un serpent et qui peut s’éveiller et s’élever, comme le serpent, le long de la colonne vertébrale, un peu en avant d’elle, dans un canal relativement étroit, qui va jusqu’au-delà du sommet du crâne. L’éveil de cette énergie est généralement délicieux, d’une jouissance sensuelle proche de l’érotique mais sans être pulsionnelle. Il n’est pas nécessaire de l’évacuer comme l’excitation sexuelle. Elle peut se maintenir et devenir permanente lorsque l’agitation motrice ou les préoccupations mentales ne la recouvrent pas. Mes premiers rêves de découverte de trésors correspondaient donc à des éveils ponctuels de cette énergie mystique, trop ponctuels dans le temps ou trop limités dans leur ascension puisque le trésor s’évanouissait. Seul le dernier rêve annonce une ouverture complète, jusqu’en haut, jusqu’aux yeux qui entrent littéralement dans une vision, tellement l’éclat de ces diamants était extraordinaire.

Il ne s’agit pas là d’une élucubration ésotérique parce qu’une obsevation très précise en état d’éveil accompagne ces rêves en sommeil. En effet, mes premiers éveils de Kundalini remontent très précisément à une vingtaine d’années et se produisaient spontanément sans que je sache ce dont il s’agissait. C’était lors de mes premières années de pratique psychothérapique, plus particulièrement lors de séances de psychanalyse où la position “‘cachée” derrière le divan libérait suffisamment du regard du patient pour libérer tout autant le serpent. Ces éveils duraient une petite heure et ont disparu après douze mois environ. Une quinzaine d’années plus tard, la même énergie a réapparu connectée aux séances d’une personne très précise. Je pratiquais déjà la Présence Juste mais de façon espacée. Ce n’est que depuis une année que l’éveil se fait quotidiennement, régulièrement induit par la Présence Juste que je pratique assidûment au cours de la journée. Il advient aussi lors de certaines séances de psycho- somatanalyse, plusieurs fois par jour, et il s’agit maintenant d’un précieux analyseur de l’état affectif de la relation thérapeutique. Quant à la véritable “vision” qu’a constitué le rêve du diamant, elle s’est répétée trois autres fois mais avec les visages radieux d’êtres proches et aimés. Le rêve manifeste donc le ”mystique” tout autant que le “religieux”. C’est ainsi que l’on peut appréhender l’éveil de la kundalini qui est la part de jouissance corporelle du phénomène spirituel. (Ajout en octobre 2018 : il s’agit évidemment d’un rêve EMIque comme nous le verrons plus loin)

Je sais bien que je risque de choquer bien du monde, les rationalistes d’un côté à trop m’aventurer dans le soi-disant ésotérique, et les êtres éveillés de l’autre qui ont des expériences beaucoup plus développées et qui les analysent différemment. Je me contente d’apporter ici ma petite quote-part à cette question si difficile et, en même temps, si importante, y compris en psychothérapie. Alors que pendant vingt ans aucune de mes psychothérapies n’avait abordé l’aspect mystique, il apparaît maintenant que plusieurs analysants ont eu des expériences de ce type, en ont encore et qu’elles leur posent souvent problème. Elles constituent aussi un autre “creuset'” pour la thérapie, tout comme le transfert. Le spirituel est encore plus difficile à révéler au psychothérapeute que le sexuel. Il est plus intime encore, plus subtil et moins bien socialisé.

 

Le rêve de vol et le « spirituel »

Cela fait des années que je me demande à quoi peut bien correspondre le rêve de voler dans les airs tellement fréquent et tellement délicieux. Même Hobson attache peu d’importance à ce rêve tout en le citant trois fois dans son ouvrage. Pour Freud, c’est simplement le rappel des sensations de l’enfant sur les manèges et autres montagnes russes.

Il est pourtant fréquent. La plupart des gens le font l’une ou l’autre fois ou alors le transforment en une promenade cosmique, en une déambulation sur les nuages, ou en la course allègre d’un fauve qui avance à toute vitesse et par grands bonds, dans la savane. L’un de mes patient de 40 ans s’est lamenté dernièrement que ce type de rêve se soit arrêté à ses 25 ans. Moi-même, j’ai beaucoup rêvé de voler, ces rêves se regroupant par périodes fécondes espacées par des intervalles sans vol. Cela a dû commencer à mon adolescence. Au début, c’était inopiné et toujours merveilleux.

J’étais étonné pendant le rêve lui-même mais ça volait néanmoins. Je n’ai jamais fait d’atterrissage catastrophique. Je virevoltais au-dessus d’autres personnes, une cour de récréation par exemple, je jouissais seul de ce statut particulier. Plus tard, je prenais conscience de la fragilité de l’état d’apesanteur, je voyais l’étonnement des autres mais j’arrivais à maintenir le vol consciemment grâce à un certain effort que je rangerais dans la « commande complexe », en opposition à la « commande simple »

Tableau 18 : les commandes simplexes et complexes (et les futurs « modes mono et auto »)

Enfin, depuis quelque temps, j’arrive à provoquer l’envol consciemment et volontairement. Je suis debout, je serre fortement les deux poings et sens une force me traverser de haut en bas jusqu’au décollage. La félicité du périple est toujours aussi grande et pleine, la sensation est d’une homogénéité et d’une permanence constantes.

Je propose de voir dans ces vols nocturnes la mise en image des dites « sorties du corps » relativement banales dès qu’on commence à s’y intéresser. Le soupçon de cette interprétation m’habite depuis longtemps bien que je n’aie pas, quant à moi, l’expérience précise de ces « sorties du corps » traumatiques. Mais confirmation m’en a été donnée par Véronique Fischer, experte en la matière. Des analysants m’ont également mis sur la piste. Une jeune femme, clairvoyante par ailleurs, sent que le sommet de son corps lui échappe vers le haut lorsqu’elle est couchée sur le ventre. Une autre a inauguré ces excursions lors d’une anesthésie générale et les renouvelle maintenant à sa guise ; mais elle commence à en prendre peur et s’en empêche. (octobre 2018 : plus précisément les OBE, out of body experience ou sortie du corps, se font ont état de clivage ou, du moins, de stress intense ; quant aux vols, ils se réalisent en état unifié tout comme le font les lévitations).

La peur intervient parfois tout comme la disparition des trésors ramène l’ordre là-bas. Personnellement je me retrouve dans des ascenseurs qui montent à des vitesses vertigineuses, commencent à tanguer et à sortir de leur rails. J’escalade des sommets qui se mettent à vibrer, bouger, s’ébranler et trembler. Je me promène sur des échafaudages qui se dressent tout d’un coup face au vide… Il ne s’agit pas encore d’état clivé, mais ce n’est pas loin !

 

Le rêve et la nature de l’esprit

Le rêve a toujours été utilisé par toutes les civilisations comme accès à la dimension spirituelle. Toutes les traditions rapportent des rêves dans leurs enseignements et proposent des modes d’interprétation dans leurs rituels. Dans la civilisation Dogon, le rêve appartient à Ogo, le demi-dieu individualiste. C’est que le rêve a la particularité d’être personnel, singulier, unique, donc potentiellement subversif pour le groupe social. Freud l’a bien annexé comme tel, comme outil de l’un et de l’unique. Mais il faut bien voir que le rêve lui-même nous renvoie toujours au social comme nous le rappellent les rêves décrits ci-dessus : le rêve de communauté pour « imager » un vécu personnel, de foi paisible ; le rêve des trésors fait arriver d’autres prospecteurs rivaux ; le rêve du vol doit une partie des jubilations à la parade au-dessus des autres. Il n’y a donc pas à s’étonner que les civilisations aient socialisé et ritualisé l’utilisation du rêve pour que l’individu reste dans le groupe. Même les interprétations psychothérapiques des rêves se font selon des normes « d’école ».

Il y a donc un effort incessant à faire pour respecter la singularité de chaque rêve et l’unicité de chaque rêveur, avant d’interpréter une quelconque généralité, fût-elle spirituelle. C’est ainsi que le thérapeute se situe du côté d’Ogo, du demi-dieu révolté, roi de la nuit et de la divination, garant de l’unique et de l’individu. Ainsi accompagne-t-il jusqu’aux bases mêmes, jusqu’aux processus fondateurs du fait spirituel, en-deçà de ses symboles socialement codifiés. Ces processus fondateurs sont des moments comme celui de voler, des positions comme celle d’être parmi les autres ensoutanés, des jubilations comme celle de trouver des trésors, des visions comme celle du diamant. Nous sommes encore en-deçà des termes généraux mis par l’ésotérisme sur ces bases corporelles : sortie du corps, foi, kundalini et autres apparitions. Le somato-psychothérapeute se trouve là à une place privilégiée d’accueil des processus inconscients qui n’est pas encore une codification mais seulement un mouvement du corps et de… l’âme.

 

Le rêve est l’une des voie, impériale, du spirituel

Nous verrons plus loin quelle est la place du sommeil paradoxal au cœur duquel le rêve advient préférentiellement. En attendant, nous pouvons nous arrêter au fait, massif, que le rêve est surtout et d’abord image, scénario et visualisation. Dans le rêve, toutes les fonctions en activité doivent se traduire en images ; nous devons transformer les pensées, les ressentis, les actions et décisions en image.

Aussi l’art d’interpréter commence-t-il par les règles de grammaire du tout image, qu’elles soient condensation et déplacement, métaphore et métonymie, discours manifeste et latent ou lecture plus ou moins directe.

Or l’image oblige la conscience à être globale alors que la réflexion est focale. L’image est associée à l’unification de l’être alors que la réflexion clive l’être. L’image obéit à une commande complexe alors que la maîtrise est simplexe. L’image détend, relâche et libère l’énergie subtile qui fait délice, telle la kundalini et le vol.

Tout cela constitue une part importante du spirituel, même si ce n’est pas tout le spirituel évidemment, pas toute la construction que les traditions ont élaborée pour éviter la pénibilité que le rêve recèle aussi en lui. En effet, on peut envisager la méditation comme un état d’être assez proche de l’état du rêve, fait de connexions et déconnexions cérébrales précises et stables qui filtrent les seuls rêves agréables et excluent les aspects désagréables. Toujours est-il que le rêve est déjà une méditation – certes imparfaite – et qu’il exprime tel un héraut ce que notre cerveau droit sécrète. Le rêve est la voie de l’esprit.

Chapitre VI

L’approche intégrative du rêve
et l’avènement du processus
EMIque

Introduction

Le rêve est à l’origine de la psychanalyse qui est elle-même une référence indispensable de la psychothérapie. Le rêve a été instrumentalisé par toutes les cultures et toutes les civilisations jusqu’aux plus archaïques. Le rêve reste donc un outil précieux pour le psychothérapeute. Les neurosciences aussi s’y sont intéressées, apportant des données que Freud ne pouvait pas connaître, mais que nous ne pouvons pas rendre « latentes » comme la « pensée du rêve » de Freud. Enfin la psychanalyse elle-même se met à l’intégration ne serait-ce qu’autour de l’objet « rêve » et nous nous référons autant à Jung, Hobson, Perls (et d’autres) qu’à leur maître commun.

Après certains textes partiels et préparatoires que l’on trouvera ci-après, je propose la synthèse d’une réflexion inspirée par la psychanalyse plénière (ou pléni-intégrative) et les neurosciences. Elle est validée par une immersion expérientielle de 150 élèves psychothérapeutes et psychanalystes. Ce texte n’aura pas les 677 pages de  « l’Interprétation des rêves » (Freud 2003) et restera elliptique comme le rêve lui-même, subjectif comme la fantaisie du rêve. Mais il permettra néanmoins de faire du rêve ce merveilleux outil pour la psychothérapie qu’il a toujours été, tout en étant réactualisé.

Le rêve est « la voie royale vers l’inconscient ». Cet outil privilégié de la psychothérapie nous permet aussi d’approfondir et de confirmer notre apport intégratif en observant, chez Freud lui-même, qu’il s’agit plus de « processus inconscients » que d’un inconscient substantivé. Enfin notre modèle ontologique devient aussi un guide pour l’interprétation des rêves. Commençons par rendre justice à Freud, une justice à la Salomon. Le rêve est bien un « accomplissement de souhait », une satisfaction de désir, en tout cas on pourrait le paraphraser ainsi. Voici sa trouvaille « manifeste » : « Le rêve présente un certain état des choses tel que j’aimerais le souhaiter ; son contenu est donc un accomplissement de souhait, son motif un souhait. » (Freud o.c. p.154). Ce manifeste découle d’un rêve de Freud lui-même, de son autoanalyse à travers les rêves, du fameux rêve de « l’injection faite à Irma ». (Freud 2003 p.141- 156).

Résumons les faits aussi cavalièrement que Freud traite la catastrophe Irma ! Irma est une patiente, une de ces analysantes « fondatrices » qui apprennent leur métier au thérapeute. C’est une catastrophe médicale. Ça commence par une mauvaise indication d’une opération du nez que Freud confie à son collègue Fliess, un O.R.L., (qui est en quelque sorte l’analyste de Freud, par lettres et « congrès » (à deux) interposés). Ça continue par des complications postopératoires qui ont failli tuer la patiente et dont Fliess est responsable. Irma s’en sort malgré tout et continue même son analyse avec Freud. Et ça se termine par ce fameux rêve ou toutes les responsabilités sont mises sur le dos d’un tiers, un certain Otto, « tel que j’aimerais le souhaiter » (o.c. p. 154). Oui le rêve est vraiment fantastique ! Notre auteur va plus loin dans ses déductions : « j’ai noté une intention qui est réalisée par le rêve et qui a forcément été le motif du rêveur » (o.c. p 154). Merci Irma. L’essentiel des thèses freudiennes en découlent :

  • le rêve est accomplissement de souhait,
  • il y a donc une « intention »,
  • qui constitue le motif du rêve.

Freud avait bien appris chez ses prédécesseurs que, la nuit, il n’y avait plus de stimulations externes par les cinq sens, qu’il n’y avait donc plus de déclencheur externe du rêve. Il fallait alors un démarrage interne, ce sera une « pensée latente », « intentionnelle », qui a pour fonction essentielle « d’accomplir des souhaits ». Voilà, c’est tout ce qu’il faut retenir des 677 pages d’un livre… à lire malgré tout, puisqu’il y a plein d’histoires de…sexe. En effet le « souhait » est presque toujours sensuel, sexuel, et les histoires sont donc croustillantes…comme les rêves eux-mêmes.

On retiendra aussi que la mise en image par le rêve passe par « déplacement et condensation », (travail du rêve traduit par Lacan en « métaphore et métonymie ») ainsi que par symbolisation et règles de représentabilité. Pour rester dans l’ambiance onirique, on peut évoquer encore l’art absolu du   « retomber sur ses pieds », dont fait preuve Freud. Vous rêvez de la mort de votre père ? Mais c’est votre souhait, car vous n’avez pas réglé votre complexe d’Oedipe qui, pour le mâle, passe par le meurtre du père ! Vous rêvez quelque chose que je (l’analyste) ne peux pas convertir en souhait ? Eh bien, vous l’avez, la satisfaction de votre désir, puisque, dans votre transfert négatif, vous souhaitez me mettre en défaut ! C’est ce qu’on appelle ailleurs, « prescription paradoxale ».

Eh bien, jouons le jeu du rêve. Oui, Freud pourrait avoir raison pour l’accomplissement du souhait. Par contre il ne pouvait pas savoir que le départ du rêve – comme d’un feu – se fait dans le tronc cérébral, dans le noyau appelé « pont » et qu’il n’y a donc pas nécessité d’une « pensée » à son origine. Quant à l’intentionnalité du rêve, elle sera laissée à votre bon « pont » (sinon cœur) mais les textes qui vont suivre proposent des arguments suffisants pour vous en faire… une idée.

 

De la satisfaction d’un désir à la restitution du bien-être

Le rêve d’Irma commence dans la panique et se résout par un non-lieu. Les centaines de rêves de mes élèves montrent que la majorité des rêves débutent avec une sensation stressante et se termine par la résolution du problème, ne serait-ce que par le réveil quand il s’agit d’un cauchemar sans solution onirique. (Contrairement à l’idée de Freud, le réveil est ici la résolution, sinon on s’acheminerait vers l’aggravation d’un syndrome post-traumatique). Or cela s’explique simplement par la bio-physiologie du … sommeil. En voici le résumé.

Nous ne savons pas si le rêve a une fonction propre – c’est donc laissé à votre bon cœur- mais nous savons que le sommeil en a une. Or le rêver se fait dans une succession de séquences qui jalonnent le sommeil, de l’endormissement jusqu’au réveil. Le rêve participe donc de la fonction du sommeil. Mais que fait le sommeil ? Il restitue ce qui s’est gâché pendant la journée : mon corps s’est stressé jusqu’à réclamer le coucher, la tête s’encombre de préoccupations et ma vie relationnelle, y en a assez également ! Vivement le sommeil, et le rêve tant qu’à faire.

Le sommeil, lui, répare tout cela et restitue corps dispos, esprit ouvert et sociabilité retrouvée. Le sommeil reconstitue la page blanche. Et le rêve ? Il accompagne cette restitution, en image, avec art et fantaisie tant qu’à faire. Un rêve commence par traduire ce corps fourbu et évolue vers la détente du repos jusqu’à déboucher, au petit matin, sur la caractéristique même de ce bien-être qui est agréable, sensuel et même sexuel. Les big data ne proposeraient que 1% de rêves érotiques. Cette réalité-là n’est pas laissée à votre bon cœur ou à votre travail métaphoro-métonymique, elle découle des neurosciences et même du… bon sens. Et c’est dans cette mesure qu’on peut y voir  « l’accomplissement de souhait », bravo Sigmund. À l’endormissement, on tombe avec effroi dans un trou sans fond (rêve hypnagogique), au petit matin on tombe dans les bras d’une jolie nana ! (Désolé pour le terme, mais le rêve n’est pas politiquement correct !).

Maintenant, le rêve est-il acteur de cette remise du compteur à zéro ou seulement accompagnateur ? L’un des psychanalystes qui a le mieux intégré les apports des neurosciences, à savoir Allan J. Hobson, pense que le rêve n’a pas de fonction particulière. Pourtant, lorsque des nuits sans sommeil s’accumulent, le retour du sommeil se fait avec un accroissement de la durée du sommeil paradoxal, donc des rêves. Certains auteurs avancent l’hypothèse que le rêve fait de l’ordre dans les acquis de la veille, dans la mémoire notamment, mettant à la poubelle ce qui est inutile comme sur un ordinateur. Michel Jouvet , le concepteur du sommeil paradoxal, attribue au rêve le rôle d’actualiser les fondamentaux génétiques. Mais il n’y a pas de vérification de ces hypothèses. (L’EMI apporterai-elle de nouvelles évidences ?)

Par contre Hobson, s’appuyant sur les bases scientifiques, dénie au rêve sa   « pensée latente », son intentionnalité, la censure préconsciente et le déguisement chers à Freud. Alors que reste-t-il du rêve ?

Nous proposons ici quatre hypothèses qui se fondent sur :

  • la sagesse des nations,
  • l’analyse psychothérapeutique des rêves,
  • les neurosciences,
  • et…le bon sens existentiel.

 

1) Le rêve est un « fait existentiel total » qui se suffit à lui-même. Aussi peut-on en oublier la grande majorité et n’en retenir que certains, soit parce qu’ils sont remarquables par leur « totalité » même (plénarité et plénitude) soit parce qu’ils sont inachevés. Ce concept est emprunté à Marcel Mauss qui a appelé les rituels du don, comme le potlatch, « fait social total », ne nécessitant pas d’explication autre, et surtout pas psychologique.

2) Le rêve traduit en images le processus du sommeil qui est de pleine restitution des capacités vitales :

  • détente musculaire et viscérale jusqu’au bien-être et à la jouissance,
  • régulation des constantes internes,
  • apaisement du fonctionnement cérébral,
  • éveil des centres énergétiques jusqu’à pleine circulation énergétique (voluptueuse).

3) Certains rêves, inachevés, à la gestalt incomplète, restent présents pour réclamer le complément rationnel et logique de la pensée vigile, invitant à leur interprétation comme cela se fait dans toutes les cultures.

4) Le rêve est un merveilleux outil psychothérapeutique et analytique que le professionnel a intérêt à savoir utiliser.

Ces quatre hypothèses sont à la fois très riches et très modestes. Elles reprennent l’essentiel de ce que la tradition nous lègue. Elles rendent justice à Freud tout en le corrigeant par les apports neuroscientifiques de plus en plus fiables. Elles n’entrent dans aucune spéculation que les années à venir balayeraient mais tiennent compte de la nouvelle approche intégrative et holanthropique. Les quatre textes qui suivent s’échelonnent de 1998 à 2006 et développent les différents points de cette introduction. Ils se recoupent parfois sur les thèmes les plus importants. Ils ne sont pas parfaitement ordonnés, tout comme les séquences d’un rêve sautent d’un cadre à un autre. Ils déroulent une trame unique, la trame du sommeil, qui restaure la force vitale. Avec le rêve, ça s’arrange le plus souvent, la vie est belle. Et c’est même un fait existentiel total. Nous verrons successivement :

  • les facteurs organisateurs neurophysiologiques du rêve ;
  • des rêves personnels regroupés autour du contenu « spirituel » ;
  • la dimension somatologique des rêves et le protocole de leur analyse holanthropique ;
  • des illustrations à partir de rêves de Freud et de Jung.

I – Les facteurs organisateurs neurophysiologiques

Sigmund Freud n’a pas explicitement fait référence aux sciences anatomiques ou bio-physiologiques dans son monumental livre sur l’interprétation des rêves. Et pourtant il s’est abondamment nourri des connaissances neuroscientifiques de son époque en se référant implicitement à un texte qu’il avait rédigé quelques années auparavant, rangé pudiquement au fond d’un tiroir puis détruit : « l’Esquisse d’une psychologie scientifique » (Freud 2002). Autant dire, qu’à sa suite, nous devons nous nourrir nous aussi des connaissances neuroscientifiques qui se sont énormément développées entre temps, infirmant certaines théories freudiennes mais en confirmant d’autres.

A cet effet, nous devons puiser dans les deux domaines qui sont concernés, à savoir le sommeil – opposé à l’état d’éveil – puis au dit « sommeil paradoxal », tranche du sommeil prédisposant au rêve. Les dernières découvertes sur le sommeil remontent à plus de cinquante années. Quant à celle sur le rêve, elles sont plus récentes. Commençons par ces dernières.

 

Neurophysiologie de l’état de rêve.

L’auto-activation fonctionnelle et l’autre logique du cerveau – esprit :

Conformément à ma prudence de toujours, je ne me jette jamais sur une nouvelle découverte scientifique avec un enthousiasme délirant. Au contraire, j’attends longuement confirmation ou infirmation, sachant que, dans les sciences médicales, et donc dans les neurosciences, une acquisition chasse l’autre tous les quelques mois. Et ce n’est souvent que lorsqu’une revue de vulgarisation scientifique s’empare du sujet qu’il y a suffisamment de recul et que l’essentiel émerge de la masse des détails. Voici un résumé de ce type, emprunté à l’excellente revue « Cerveau et Psycho » (n° 15 p. 72). Le sujet est même élargi aux délires de réanimation tellement proches du rêve.

 

Rêve et délire de réanimation

A l’état d’éveil (à gauche), les signaux transmis par les yeux activent le cortex visuel. Le cortex préfrontal s’active aussi, si bien que la personne prend conscience du caractère réel de ce qu’elle voit. Elle peut analyser la situation, et adopter des décisions appropriées.

La situation est différente pendant le rêve. En période de sommeil paradoxal droite), l’activité du cortex visuel primaire diminue, car il n’y a plus de stimulations visuelles issues du monde extérieur. Le cortex frontal est inactif, mais, malgré cela, une activité cérébrale spontanée circule entre la zone nommée pont, le corps genouillé latéral et le cortex visuel, provoquant la formation d’images mentales spontanées.

Le système limbique, creuset des émotions, est en pleine activité : les rêves sont porteurs d’une intense coloration émotionnelle. La diminution de l’activité du cortex préfrontal correspond à la perte du jugement fréquente dans les rêves : on a l’impression de faire n’importe quoi, de ne plus prendre des décisions cohérentes. Le cortex pariétal est également partiellement inactivé, entraînant une perturbation des repères temporels et spatiaux : on ne sait plus vraiment où l’on est, ni la date ni l’heure.

Le délire de réanimation s’apparente au rêve. La baisse d’activité du cortex préfrontal et des aires pariétales entraîne là aussi une perte du jugement et des repères spatio-temporels. L’hyperactivité des structures profondes du cerveau, dans le tronc cérébral et le thalamus, serait liée à une hyperactivation des aires visuelles, qui cause les hallucinations.

Ce premier résumé vient joliment présenter l’essentiel sur la question. Voici comment on peut systématiser cette chose néanmoins complexe. La conception actuelle du cerveau nous montre un organe composé de fonctions diverses. Voici celles qui nous intéressent ici :

  • cinq sens, la vision principalement, qui transmettent les stimuli venant de l’extérieur et qui témoignent d’une réalité qui fait référence,
  • des messages sensori-moteurs venant du corps par la moelle épinière et le tronc cérébral,
  • des émotions, affects et des sentiments issus du système limbique,
  • une banque de données mnémonique reliant au passé récent et ancien,
  • une pensée – intuitive ou logiquement organisée – issue du néocortex,
  • enfin une fonction organisatrice de ces matériaux en une narration unique comportementale, cognitive, relationnelle et/ou… onirique.

On simplifie beaucoup et on prend des libertés avec l’exactitude anatomo-bio-, physiologique. Mais l’essentiel est là. Chaque situation de vie nécessite un ensemble de fonctions spécifiques qui s’organise à sa façon. Approfondissons l’opposition de la situation d’éveil et du moment onirique.

A l’éveil, les cinq sens sont prédominants, les associations émotionnelles, sensori-motrices et mnémoniques sont inévitables et le tout est organisé de façon logique en référence à la réalité extérieure et à une finalité. C’est le néocortex qui supervise cette intégration en une synthèse qui correspond aux apprentissages, aux exigences extérieures et à la réalité telle que véhiculée par les évidences.

Durant la nuit, le sommeil modifie cette fonctionnalité et le mode de son organisation :

  • certaines fonctions sont mises au repos :
    • la motricité,
    • la réceptivité des cinq sens,
    • et le néocortex principalement ;
  • d’autres restent en éveil :
    • l’hallucination d’images construites sans stimuli externes, (parfois de sons, rarement de saveurs et odeurs),
    • des impressions sensori-motrices,
    • les émotions, affects et sentiments,
    • des souvenirs, récents et passés,
    • des intuitions et concepts isolés ;
  • quant à l’organisation de cet ensemble de fonctions, elle se fait sans logique – le néocortex étant éteint – et sans référence stable – les cinq sens n’étant plus garants de la réalité commune. De plus, ces quelques cinq à six grandes fonctions se subdivisent en sous-fonctions qui peuvent s’intégrer en toute bizarrerie. C’est ainsi que l’aire occipitale qui crée les images comprend une zone pour les formes et projette les contours d’un éléphant par exemple, et une zone pour les couleurs ; si elle extraie le rose, nous aurons un Babar rose; si, en plus, la zone du mouvement induit du voler, nous aurons un Dumbo avec de très grandes oreilles qui tourbillonne au-dessus de nous.

Dès à présent, nous obtenons deux des caractéristiques principales du rêve qui sont la bizarrerie ou fantaisie et l’adhésion totale à ces images comme aux évidences que nous fournit la vie éveillée. Il suffit d’ajouter à présent que l’activation du rêve se fait de l’intérieur, du pont, l’un des noyaux du tronc cérébral. Il envoie sa stimulation dans le corps genouillé – tout comme le fait l’œil, lors de l’éveil – puis sur les aires visuelles du cortex occipital. Sensations, émotions, souvenirs et intuitions s’y associent en une intégration à la fois fantaisiste et totalement prenante, puis en cette unité narrative que constituent les images et la trame du rêve. On reconnaîtra dans cette description – peut être trop simplifiée – les principes de notre sous titre :

  • une auto-activation fonctionnelle,
  • l’intégration par le cerveau-psycho en une autre logique (que pendant l’éveil),
  • intégration qu’on pourrait appeler cérébro-spirituelle en opposition à la synthèse cérébro-mentale diurne.

Regardons encore une fois les deux schémas du cerveau présentés ci-dessus et observons que l’importance des modifications fonctionnelles est aussi grande que celle des modifications des contenus : pensée réaliste versus fantaisie du rêve. C’est ce qu’on appelle « l’isomorphisme cerveau-esprit ».

Ces acquis des neurosciences étaient déjà à la base du travail d’Allan Hobson, il y a plus de vingt ans. Elles sont relativement fiables pour peu qu’on les présente de façon globale comme je le fais. Hobson a appelé sa théorie du rêve « activation-synthèse » et en tire des conséquences sur l’intégration des rêves que nous retrouverons plus loin. Il rejette en particulier la théorie freudienne de la « censure / déguisement ». Il ne voit pas la nécessité des « représentations – buts cachés » de Freud. La fantaisie découle directement de l’autre logique d’intégration des matériaux nocturnes en des recombinaisons aussi géniales que bizarres.

La fonction hypn-onirique et la restitution de la pleine processualité.

N’oublions pas que le sommeil paradoxal, ce paradis du rêve, n’est qu’une partie du sommeil de la nuit et qu’il apparaît quatre à cinq fois entre le coucher et le petit matin, toutes les quatre-vingt-dix minutes, pendant près de vingt minutes à chaque fois. Le sens du rêve ne peut donc pas être dissocié de la fonction du sommeil lui-même. Or il se passe quelque chose de fondamental pendant la nuit, de tellement important qu’on l’oublie. L’arbre du rêve cache la forêt de la nuit. Il faut même considérer tout le nycthémère, à savoir le cycle de vingt-quatre heures, du jour et de la nuit, de l’éveil et du sommeil, pour contextualiser le rêve en son sommeil paradoxal. Il faut aussi, là encore, simplifier les choses pour en extraire l’essentiel :

  • du réveil au coucher, nous passons d’un état d’être reposé, ouvert, peu structuré et très processuel, à une structuration progressive provoquée par nos actions, préoccupations, responsabilités et interactions mutuelles jusqu’à arriver au coucher (ou peu avant) tout à fait figé, crispé, agacé et inapte à quoi que ce soit sinon à aller dormir ;
  • avec le sommeil se fait le cheminement exactement inverse, de levée des structures rigides et de récupération de cette légèreté et de cette souplesse – processuelle – que nous connaissons au réveil. C’est ce qu’on peut appeler la restitution de la pleine processualité. Je propose de représenter le tout par ce schéma très simple extrait de mon modèle structuro-fonctionnel.

Schéma 7 : le cycle nycthéméral de structuration et de processualisation

 

Ne nous détournons pas de la simplicité de ce fait. Nous y retrouverons bientôt la justification de la théorie freudienne qui voit en tout rêve la satisfaction d’un désir. Comme chaque rêve s’inscrit comme portion de nuit, chaque rêve participe de l’allégement des structures et du développement processuel, ce qui équivaut – sauf maladie – à un accroissement de détente, de bien être, de satisfaction jusqu’au plaisir, et ressemble donc à une satisfaction de souhait. Car notre souhait le plus constant est bien de détente, bien être, satisfaction et bonheur – sauf pathologie.

Freud avait donc raison si on accepte d’entendre sa « réalisation du désir » comme accroissement du bon, du vrai et de l’aimer que procure la nuit en son écoulement. Plus loin dans ce texte, la nuit deviendra restitution de jouissance en ses rêves. Mais est-ce la nuit ou le rêve, la nuit et le rêve ? Qu’importe. Passons de ce premier pôle, neuroscientifique, à l’autre extrême, à la phénoménologie pure, au vécu brut de rêves, des miens, sans fausse pudeur.

Actualités

Fake news et Fake Sciences Infox et Intox

 

La science aussi produit de la fake, comme le fait la politique. Et l’on fait de plus en plus la chasse aux resquilleurs. En psychologie/psychothérapie, c’est pire ! Une recherche sérieuse a essayé de reproduire une centaine d’expériences elles aussi dites sérieuses ; Plus de la moitié d’entre elles n’ont pas été reproductibles ! A la décharge des psys, c’est que notre science est subtile et complexe. Confer le blog avec le tableau de l’OntoPsy basée sur douze sciences fondatrices.

L’une des démarches professionnelles qui apporte de la validation scientifique se fonde sur l’appréciation des collègues (et pairs) qui opèrent dans le même domaine. C’est ainsi que j’ai envoyé à quatre psy des textes que j’ai écrit à partir de leur dernière œuvre. Voici les quatre mails que je leur ai adressé pour collaboration. J’ajoute le texte adresse au quatrième correspondant, le journal Le Monde.

YALOM Irvin D., Comment je suis devenu moi-même, Paris, Albin Michel, 2018

 

« Cher confrère

Comme annoncé, je vous envoie mon analyse des 2 rêves que vous révélez dans votre biographie : Smoky et Momma. Je me réfère au cycle de l’EMI / NDE qui manifeste au mieux le fonctionnement humain de base et informe donc également les rêves. Vos 2 rêves sont une bonne illustration de cette découverte. (En effet, il ne s’agit pas de théorie mais d’expérience qui mène à l’évidence).

Certes, il est difficile d’entrer dans cette dimension basale sans autre préparation. Si vous le souhaitez je vous envoie le chapitre sur les rêves de Freud et Jung. En fait, je termine deux livres sur la question et vous les communiquerais volontiers. Je suis conscient que je fouille dans votre inconscient « naïf » comme vous dites. Mais vous l’avez cherché ! Sorry !

Je vous remercie de votre apport. Je vous félicite pour votre ouverture et votre transparence. Ainsi vous permettez à nos belles recherches d’avancer. »

DORTIER Jean-François, Descartes – Pouvoirs et limites de la méthode, in Science Humaines, n°308 novembre 2018, p. 52 à 57      

 

« Monsieur Dortier,

De la part d’un ancien de la vieille. Vous vous rappelez probablement le dossier sur la somatanalyse qui a provoqué tant de remous chez vous !

Aujourd’hui que je travaille sur l’EMI et les rêves et je n’ai pas pu m’empêcher de m’en prendre à René Descartes à partir de votre présentation. Voici cette approche EMIque (Expérience de Mort Imminente). Elle figurera dans un chapitre dédié aux rêves (de Freud, Jung et Yalom). Si vous souhaitez ce chapitre je vous l’envoie volontiers. »

SERVIGNE P., CHAPELLE G. R. STEVENS R., Une autre fin du monde est possible, Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Paris, Seuil, 2018

 

« Chers collègues,

Vous avez interrompu notre échange.  Mais moi j’ai continué mon travail. Le chapitre qui se fonde sur votre livre est terminé. Il sera publié en blog d’abord puis en livre.

Si vous le souhaitez, je vous le transmets.

Nous avons une belle connaissance en commun, Jean-Luc Deconinck, un de mes élèves, et son ABS. »

Au responsable de la rubrique Rendez-Vous, cahier médecine du mercredi, journal Le Monde,

 

Madame, Monsieur,

« Après avoir été publié trois fois dans votre journal (à propos de Janov et du cri primal entre autres), je vous propose un nouveau texte sur l’EMI, l’Expérience de Mort Imminente. Ce thème est de plus en plus d’actualité comme vous le savez. Le plus souvent on l’aborde par son côté mirobolant. Je propose une autre approche beaucoup plus fondamentale et utile. C’est dans le texte que je vous propose. »

 

E M I

L’Expérience de Mort Imminente

ne prouve ni paradis, ni « vie après la vie » mais elle sauve des vies et enseigne la psy

 

L’universalité de l’EMI

L’EMI est le processus fondamental de l’humain. Elle est intemporelle et universelle. La science le reconnait et la médecine en particulier. Deux milliards d’humains en font l’expérience spontanée, un quart de la population mondiale, depuis la nuit des temps et sur tous le champs (de la planète).

Çà se passe violemment par trauma, coma et/ou cata- (strophe). Çà survient inopinément dans des vécus intenses comme l’orgasme, la passion amoureuse, l’émerveillement, l’écoute de la neuvième de Beethoven. («O Joie, étincelle des dieux »…). Et çà culmine dans les pratiques dédiées : méditatives, thérapeutiques, ainsi qu’au vingtième kilomètres d’un marathon ! Çà nous tombe dessus, comme une mort, mais mort au Moi pour se laisser illuminer en Soi. Il faut garder l’image de la « mort » qui est forte parce que, pour être gratifié, il faut sacrifier.

 

L’erreur des professionnels

C’est Raymond Moody, jeune interne en psychiatrie, qui a été saisi par ce vécu, mais avant tout par ses contenus extraordinaires. Or ces derniers sont toujours personnels et particuliers, deux milliards de fois différents. Ces expériences sont créatives, fantastiques, mirobolantes et font déboucher sur des paradis, les dieux et la « vie après la vie », titre du livre de Raymond Moody. Et çà fait vendre, évidemment. Tellement fascinés par cette magnifiscence (terme d’Anita Moorjani une « expériencieuse » en état de coma terminal), les professionnels affirment même que cette expérience ne vient pas du cerveau mais d’une conscience « non locale » descendue du cloud et reprise par Google. C’est encore pire que « l’inconscient » (pris comme substantif).

 

Le miracle EMIque : elle sauve nos vies et enseigne la psy

L’EMI est un processus bio- et physio-logique à expression psychologique et façonnage culturel. Elle subvertit les structures personnelles rigides (qui exposent à la mort réelle) et éveille les ressources fondamentales de l’être : l’énergétique en somato- (le corps), la félicité en psycho-, l’amour en socio- (le relationnel), pour convoler en plénitude et nirvana. Ces mots sont très forts comme celui de « mort », mais ils traduisent fidèlement les vécus qui font ces témoignages poignants que nous lisons de plus en plus souvent surtout quand çà fait sortir d’un coma à pronostic vital. (Moorjani)

Elle sauve des vies, in extremis.

Pour les autres, elle enlève la peur de la mort (réelle) comme chez mon père (après infarctus du myocarde), elle crée un souvenir-refuge inoubliable (comme chez ma fille dans le coma pendant trois semaines) et enclenche un changement de vie moins centré sur le fric, le clic, et la pollution climatique.

 

L’EMI est la manifestation de l’être

L’EMI est le processus qui manifeste les fondements de la nature humaine. Ce n’est pas une théorie mais une observation validée. Elle est le dénominateur commun des huit milliards d’humains. Elle peut devenir leur unificateur. Elle enseigne les fondements de l’être : l’hédonisme, l’éthique et la mystique ou, en d’autres mots, le code ontologique.

 

L’EMI et les neurosciences

L’EMI « re-localisée » (dans mon être) repose sur des réalités neurologiques. Après dé-structuration (par le trauma), elle installe le « mode par défaut » comme en dix minutes de farniente, puis elle éveille les ressources internes et, dans le fameux tunnel noir débouchant sur la lumière, il fait lâcher le Système Nerveux Volontaire (SNV) pour passer les commandes au Système Nerveux Autonome (SNA) tellement créatif et étonnant. On peut appeler ce nouvel état, « mode auto- (nome) ». Dernière étape du cycle EMIque, les deux commandes, SNV et SNA, se connectent en une gestion globale dans un nouveau mode neurologique, « le mode holo » (holistique). On réintègre la réalité extérieure pour lui consacrer toutes les ressources internes réactualisées. Et c’est thérapeutique et même divin ! Et c’est surtout très humain.

 

Les trois premiers textes seront publiés en blog ici même dans les mois à venir, sur le nouveau blog qui présente le deuxième livre, celui sur l’EMI.

 

La psychanalyse pléni-intégrative : suite n°16

 

Etape 5 : L’étiologie sexuelle et la matrice affective

En tant que médecin soucieux de gagner sa vie pour pouvoir enfin se marier — il lui aura fallu at­tendre quatre ans — Freud veut répondre aux besoins immédiats, gué­rir les symptômes et se faire une réputation de bon praticien. Il s’at­taque donc au symptôme que lui apporte le patient-type, un adulte. En fait, c’est plus particulièrement une femme, une femme du milieu bourgeois qui pouvait payer des honoraires importants pour des troubles, névrotiques, qu’on n’abordait pas habituellement à l’é­poque. Par ailleurs, Freud restait un scientifique et respectait la règle de la causalité linéaire : chaque symptôme devait avoir une cause pré­cise, la plus simple possible et la plus généralisable qui soit. C’est ainsi que, à la suite de Breuer, Charcot et Chrobak, il se focalise sur la sexualité quasiment toujours perturbée chez ces patientes et sur une causalité sexuelle. Cette cause était actuelle : troubles de la vie sexuelle des conjoints, coït interrompu, masturbation excessive, ab­sence de sexualité, etc. Très progressivement, Freud en vint à suspecter les abus sexuels perpétrés par un adulte, surtout le père, sur l’enfant. C’est ainsi qu’il en vint à développer sa première grande théorie de la séduction qu’il devait renier en 1897.

Faut-il voir là le temps de la matrice affective ? Oui, parce que Freud aborde l’adulte dans sa vie sexuelle, et affec­tive plus largement, donc dans sa vie de couple. Ce sera l’apport le plus important à la question conjugale puisque, par la suite, et de par le cadre même de la psychanalyse, Freud privilégiera l’individu. S’il a introduit l’enfance comme temps privilégié de l’abus sexuel, cela n’enlève rien à notre proposition de voir Freud démarrer sa démarche théorique avec la matrice affective, car nous n’avons dans ses descriptions cliniques que des pathologies adultes, de la conjugalité en particulier. Un autre argument vient de la méthode thérapeutique uti­lisée dans cette première période, de la méthode cathartique ou réso­lution émotionnelle, qui œuvre dans le présent, par le corps sensuel, sexuel et tendrement ému. Avec ses manœuvres de toucher — sur le front — et en l’absence du concept de transfert, Freud œuvre à la constitution d’une matrice relationnelle actuelle. Mais, principalement occupé par le symptôme, il ne perçoit pas toute la dimension affective de la situation.

Ce bel échafaudage, Freud l’abandonnera en 1897. Dans une lettre à Fliess, il confie : « Le grand secret qui au cours de ces derniers mois s’est lentement révélé à moi : je ne crois plus à ma neurotica » (Peter Gay). Cela ne veut pas dire que la théorie est fausse mais que notre maître est en train de soupçonner théorie plus intéres­sante encore. C’est ainsi qu’il revient sur cette première tranche de savoir en 1924, comme le note Gay. « Près de trente ans après s’être dégagé de ce qu’il confesse avoir été « une erreur [qu ‘il a] depuis re­connue et corrigée », il insiste sur la part de vérité que contiennent ses premiers travaux des années 1890. « Toutefois, il ne faut pas reje­ter tout le texte en question. La séduction conserve toujours une certaine importance étiologique et je tiens encore aujourd’hui pour exactes certaines de mes opinions exprimées dans ce chapitre. » Et il note explicitement que deux de ses premiers cas, Katharina et une « Fraülein Rosalia H. », avaient été victimes d’attentats à la pudeur, et que l’agresseur était bel et bien leur père ». (op. cit., p. 110 et 112).

 

Etape 2 : L’Œdipe et la matrice fusionnelle

Il n’est pas nécessaire d’insister sur le complexe d’Œdipe dont le concept émerge de sa dépression de 1897. Il est connu, reconnu, tellement viral actuellement qu’il perd son effet cathartogène quand on l’introduit dans une interprétation. Laissons la parole à Peter Gay.

« De ses plongées dans la jungle foisonnante de son enfance, Freud devait rapporter quelques trophées de choix, dont le plus spectaculaire et le plus controversé de tous : le complexe d’Œ­dipe. Il avait déjà communiqué cette idée-force à Fliess, à l’au­tomne 1897. Dans L’interprétation des rêves, il développe cette notion sans encore lui donner le nom sous lequel elle a envahivoire dominé — l‘histoire de la psychanalyse. Il l’introduit, fort à propos, dans une partie qui traite de quelques rêves bien caracté­risés, dont certainsceux en particulier sur la mort d’êtres chersexigeaient d’être élucidés sérieusement ; ainsi des rivali­tés entre frères et sœurs, des tensions entre mère et fille ou père et fils, et des désirs de mort concernant des proches, toutes ten­dances tenues pour dénaturées et indignes. Sans doute portent elles atteinte aux vertus conventionnelles les plus valorisées, note Freud sèchement, et pourtant elles n’en sont pas moins un secret pour personne. Le complexe d’Œdipe, tel qu’on le retrouve dans les mythes, la tragédie et le rêve, joue dans tous les conflits à huis clos de la vie quotidienne. Refoulé dans l’inconscient, il est d’au­tant plus lourd de conséquences. Il constitue, comme devait l’af­firmer Freud plus tard, le « complexe nucléaire » de la névrose. Mais, insiste-t-il d’emblée, « la tendresse pour l’un [des parents], la haine pour l’autre » n’est pas le monopole des névrosés. Sous forme moins dramatique, c’est le lot de tout être humain.

Tel que Freud le formule au début, le complexe d’Œdipe est relativement simple ; mais au cours des ans, il affine considéra­blement sa proposition. Et dans la mesure même où, très vite, on contesta violemment ses idées, sa prédilection pour le complexe d’Œdipe ne cessa de s’affirmer : il y voit la genèse des névroses, le moment critique dans le développement de l’enfant, l’indice de différenciation sexuelle dans le processus de maturation, et, dans Totem et Tabou, l’impulsion originaire de toute civilisation et l’avènement de la conscience » (op. cit., pp. 131-132).

Que le temps œdipien résulte de la matrice fusionnelle, nul ne le contestera. La passion d’Œdipe pour sa mère dans la tragédie de Sophocle est la métaphore de la relation du petit enfant à sa mère, au moment où il dépasse le dérangement que l’intrusion de cette mère constitue en lâchant prise dans la fusion. Le fait que la deuxième grande élaboration théorique de Freud concerne le temps de la matrice fusionnelle ne doit rien au hasard. Elle découle très logiquement de l’élaboration précédente dans la mesure où la matrice affective, adulte, entraîne l’analysant très progressivement vers la matrice fu­sionnelle infantile pour peu que la situation permette cette régression. Le nouveau cadre psychanalytique mis en place après 1897 fait plus que le permettre, il y invite. Nous voyons là l’il­lustration de plusieurs remarques faites au passage : l’importance fon­damentale du cadre organisationnel sur le contenu et le déroulement de la cure, la finesse de l’observation clinique de Freud et sa rigueur méthodologique qui permet aux faits cliniques de l’emporter sur les présupposés théoriques. En fait, la phase fusionnelle de l’Œdipe porte déjà en elle sa résolution et le passage à la troisième étape de vie que Freud appelle période de latence. Nous ne nous appesantirons pas sur cette crise importante de la liquidation du complexe d’Œdipe sinon pour l’instituer comme modèle des crises transitionnelles, catastro­phiques, entre deux étapes ontogénétiques. Ferenczi et Rank déplace­ront cette crise fondatrice à la naissance, comme Stanislav Grof le fera plus tard sur la vie intrautérine.

 

Etape 3 : Le principe de réalité et la dynamique de socialisation

La découverte de la sexualité infantile n’a pas permis à Freud de faire fi d’une longue période apparemment non sexuée qu’il appellera période de latence. Voici comment la résume Peter Gay.

« Cette période de latence qui s’étend de l’âge de cinq ans envi­ron jusqu’à la puberté, cette phase du développement durant la­quelle l’enfant fait d’importants progrès dans le domaine moral et intellectuel, repousse à l’arrière-plan tout sentiment sexuel. Qui plus est, une amnésie profonde recouvre les premières années de la vie d’un « voile épais » ; et le témoignage, intéressé, de l’am­nésique vient corroborer la conception couramment reçue selon laquelle la vie sexuelle commence à la puberté » {op. cit., p. 171).

Très longtemps, Freud n’avait pas plus à dire de cette période qui se dérobait à son pansexualisme. Il avait assez à faire à intégrer l’ir­ruption du complexe d’Œdipe et de la sexualité infantile. Ce n’est qu’en 1910 qu’il s’attèle enfin à ce qui va constituer la théorisation majeure de cette période, dite de latence, que nous connaissons comme dynamique de socialisation, avec une étude relativement courte : « Formulations sur les deux principes du cours des événe­ments psychiques ».

Voyons-en le contenu résumé par Peter Gay.

« L’essai distingue clairement entre deux modes de fonctionne­ment psychiques : les processus primaires, qui émergent d’abord, sont caractérisés par leur inaptitude à tolérer toute modulation du désir ou tout délai d’assouvissement. Ils sont régis par le principe de plaisir. Les processus secondaires, qui mûrissent au cours de la croissance de l’enfant, favorisent le développement de l’humaine faculté de pensée — l’enfant devient capable de déci­sion judicieuse, d’ajournements bénéfiques. Ce processus obéit au principe de réalité — du moins une partie du temps. (op. cit., p. 388)

Tout enfant passe par cette expérience, riche de conséquences et que la vie lui impose : «Avec l’instauration du principe de réalité, un pas [est] franchi. » Lorsqu’il a découvert que s’effor­cer d’obtenir sur un mode hallucinatoire l’accomplissement de ses désirs ne lui fournit pas la satisfaction attendue, il en est ré­duit à se représenter l’état réel du monde extérieur et à recher­cher une modification réelle ». Concrètement, cela signifie que l’enfant apprend à se souvenir, à concentrer son attention, à por­ter des jugements, faire des projets, calculer ; il ne s’agit rien moins que de la naissance de la pensée, qui est « une activité d’épreuve » : l’enfant met la réalité à l’épreuve. Rien de facile, encore moins d’automatique, dans le déroulement de ce processus secondaire : l’enfant n’échappe que progressivement à l’emprise de l’impérieux et insouciant principe de plaisir qui, par moment, réaffirme ses droits. De fait, conservateur par nature, l’enfant n’oublie rien des jouissances éprouvées et répugne vivement à y renoncer, même en vue de satisfactions ultérieures bien plus in­tenses et moins certaines. Les deux principes coexistent donc tant bien que mal, et souvent s’affrontent…. Il est essentiel qu’aux fins de promouvoir le principe de réalité, la culture négocie avec le principe de plaisir, et obtienne que le « moi-plaisir » cède, du moins en partie, au « moi-réalité ». Aussi bien la conscience — c’est-à-dire les fonctions conscientes : attention, jugement, mé­moire — a-t-elle un rôle considérable à jouer dans l’activité psy­chique : c’est à elle qu’incombe la tâche d’assurer l’emprise de la réalité » Freud frayant implicitement le chemin d’une psychologie sociale d’orientation psychanalytique. Les forces qui inci­tent l’enfant à affronter très tôt le principe de réalité, lorsque sa faculté à utiliser sa raison est encore hésitante et intermittente, sont pour la plupart extérieures : les interventions de ceux qui disposent de l’autorité. L’absence temporaire de la mère, la pu­nition administrée par le père, les inhibitions diverses imposées à l’enfant, d’où qu’elles viennentde la nurse, d’un frère ou d’une sœur aînés, des camarades d’écolesont les grands « non » sociaux qui contrecarrent les désirs, canalisent les pas­sions, ajournent les satisfactions. Après tout, même l’expérience si douloureusement intime qu’est le complexe d’Œdipe ne suit son cours normal que dans un contexte éminemment social » (op. cit., p. 389).

Pourrait-il y avoir plus belle définition de la dynamique de socia­lisation ? Il suffit d’ajouter la note positive qui est celle de sécurisa­tion passive, de protection, et qui donne à l’enfant le motif nécessaire pour gérer le principe de plaisir, l’ajourner, le moduler, parfois même y renoncer. Ce nouveau texte n’a pas provoqué de crise dans le monde de la psychanalyse bien que Freud soit déçu de la lecture qu’il en a faite à la Société psychanalytique de Vienne : « Avoir affaire à ces gens devient de plus en plus difficile » (op. cit., p. 387). Et pour cause, ce texte vient tout simplement remplir la case vide de la période de la­tence et, malgré la formulation ambitieuse des deux principes de plai­sir et de réalité, il décrit fidèlement l’essentiel de la dynamique de socialisation. Nous percevons là l’éternel besoin de Freud de faire de chacune de ses observations une théorie magistrale même choquante et révolutionnaire.

 

Etape 4 : Le meurtre du père et la dynamique de socialité

La période d’avant-guerre est décidément féconde pour Freud et l’on peut se demander ce qui se serait passé sans la terrible épreuve de la Première Guerre mondiale et des années difficiles qui ont suivi puisque la patrie du maître était vaincue. On peut émettre des regrets mais tout autant souffler de soulagement car notre théoricien com­mençait à s’emballer. En 1913, il publie Totem et Tabou qui est un «mythe scientifique » comme nous l’avons déjà souligné. Un anthro­pologue anglais écrira dans sa recension qu’il s’agit d’une « just so story ». En effet, aujourd’hui, nous savons que les sources anthropo­logiques auxquelles Freud s’est référées ne sont pas fiables et que l’hy­pothèse qu’il émet est invérifiable et probablement inexacte. Freud lui-même reconnaissait déjà ces faits.

Pourtant, avec son mythe totémique, Freud a effectivement créé de la cohérence et de la compréhension. Pour nous, il a mis en place la crise qui introduit à la quatrième étape de vie, crise majeure puis­qu’elle fait basculer de la première moitié de vie (passive) à la seconde (active), de l’enfance à l’âge adulte. Mais comment et de quelle manière ! Pour Freud, il ne peut y avoir à nouveau que lucre et stupre, sperme et sang. Il ne pourra jamais décrire les choses avec la banalité de la vie elle-même. Voici comment Gay résume la situation primitive, autrefois, tout là-bas.

« Le père, jaloux et féroce, qui domine la horde et accapare toutes les femmes, chasse ses fils dès qu’ils atteignent la puberté. “Un jour, les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle. Une fois réunis, ils sont devenus entreprenants et ont pu réaliser ce que chacun d’eux, pris individuellement, aurait été incapable de faire.Il est possible qu’un nouveau progrès de la civilisation, suggère Freud, l’invention d’une nouvelle arme par exemple, leur ait procuré un sentiment de supériorité sur leur tyran. Qu’ils aient mangé le cadavre du père tout-puissant qu’ils avaient tué, rien d’étonnant à cela, pense Freud, “étant donné qu’il s’agit de primitifs cannibales”. “L’aïeul violent” était certainement le modèle envié et redouté de chacun des membres de cette associa­tion fraternelle. Or, par l’acte de l’absorption, ils “réalisaient leur identification avec lui, s’appropriaient chacun une partie de sa force ”. Ses origines ainsi dévoilées, on doit considérer le repas totémique « qui est peut-être la première fête de l’humanité », comme “la reproduction et la fête commémorative de cet acte mémorable et criminel”. Tel fut, selon Freud, l’acte fondateur de l’histoire de l’humanité » (o.c. pp. 379-380).

On l’aura compris, Freud ne veut pas seulement nous décrire la révolte de l’adolescent contre ses parents ou la révolution des étu­diants de mai 68 contre les anciens. Il pose l’acte fondateur de l’his­toire de l’humanité, de la religion, de la morale et de la société. Rien de moins. Et les élèves, à la lecture de ce mythe ? Les élèves rescapés de la grande purge psychanalytique qui vit l’exclusion des Stekel, Adler, Jung et de leurs collègues ? Certains élèves, tels Jones et Ferenczi, renvoyèrent le compliment à l’expéditeur en écrivant au maître « qu’il avait vécu, en imagination, les faits décrits dans ce texte ».

Pourtant, Totem et Tabou marque le passage de la dynamique de socialisation avec son acceptation du principe de réalité à la dyna­mique de socialité avec l’accès des fils à la responsabilité sociale. Freud s’intéressera par ailleurs très peu à la vie de l’adulte dans la société. Il préfère élucider le vécu de culpabilité plus que celui de responsabilité. Il s’apitoye sur la neurasthénie des bourgeoises de Vienne plus que sur le stress des nouveaux capitaines d’industrie. Et quand il investit le fonctionnement social, c’est à travers l’armée, l’Eglise et… la horde primitive, y trouvant des réalités peu reluisantes. Freud n’a pas cherché de créneau lucratif dans la managéro-psychanalyse. Car l’exercice du pouvoir, celui de l’adulte et du père, n’est pour Freud que de guerre, d’inceste et de perversion sexuelle. Aussi cette incur­sion du côté de l’adulte qui aurait dû déboucher logiquement sur le couple, provoque-t-elle la même inversion vers le passé qu’en 1897. Là-bas, il rabattait l’affection adulte sur la fusion infantile, maintenant il retourne au narcissisme primaire et à la première étape de vie.

 

Etape 1 : Le narcissisme et la bulle primitive

En 1914, un an après Totem et Tabou, Freud écrit Pour introduire le narcissisme, un texte court mais fondamental qui va amener une nouvelle catastrophe dans la horde psychanalytique. En voici la présentation magistrale faite par Peter Gay :

« Dans Totem et Tabou, Freud avait constaté que le stade narcis­sique n ‘est jamais dépassé et qu ‘il apparaît comme un phénomène d’une grande généralité. Dès lors, il s’applique à déchiffrer les implications de sa pensée encore fragmentaire. Originellement, le mot désigne une perversion : les personnes narcissiques sont des sujets pathologiques qui ne peuvent obtenir de satisfaction sexuelle qu ‘en faisant de leur propre corps un objet érotique. Mais, constate Freud, les pervers ne sont pas les seuls à jouir de cet égotisme érotique. Après tout, suggère-t-il, les schizophrènes retirent aussi leur libido du monde extérieur, sans l’éteindre pour autant, mais bien pour l’investir en eux-mêmes. Par ailleurs, les psychanalystes ont découvert d’amples témoignages de traits narcissiques chez les névrosés, les enfants, les primitifs. Dans To­tem et Tabou, Freud avait déjà ajouté à cette liste qui allait toujours s’allongeant, les amoureux. La conclusion s’imposait : pris dans cette acception beaucoup plus large, le narcissisme “ne serait pas une perversion, mais le complément libidinal à l’égoïsme de la pulsion d’autoconservation dont une part est, à juste titre, attribuée à tout être vivant” » {op. cit., p. 391).

Freud avait déjà pressenti l’importance du narcissisme primaire et l’avait introduit dans son étude sur Léonard de Vinci tout comme dans la « grande psychanalyse » du Président Schreiber. Mais maintenant il systématise, institutionnalise et constitue le vécu de stabilité structu­relle qui fait le cœur de la bulle primitive.

Le saut conceptuel dans le narcissisme est aussi grand que le saut de la quatrième étape de vie à la première. Les élèves ne peuvent plus suivre. Ce que le maître concocte depuis des années ne peut pas em­porter l’adhésion en une demi-heure de lecture. Le choc est rude comme le rapporte Peter Gay :

« Il s’ensuit des conséquences qui bouleversent de fond en comble la théorie psychanalytique, car elles contredisent radica­lement les formulations antérieures de Freud, selon lesquelles les pulsions du moi ne sont pas de nature sexuelle. Les critiques auraient alors raison, qui accusaient Freud de “tout réduire au sexe” et le représentaient comme un voyeur, porté “à ne voir dans le psychisme que la sexualité” ? A maintes reprises, Freud s’en était défendu avec véhémence. Jung aurait-il vu juste en dé­finissant la libido comme une énergie psychique indifférenciée à l’œuvre dans toute activité mentale ? Freud ne se laissa pas émouvoir. Invoquant l’autorité de son expérience clinique, il sou­tint que les catégories de la libido du moi et de la libido d’objet, qu’il venait d’introduire, n’étaient que l’”indispensable exten­sion” de son schéma psychanalytique initial, et insista sur le fait qu’il n’y avait rien de très nouveau et certainement rien de vrai­ment troublant dans cette élaboration. Ses disciples n ‘étaient pas vraiment convaincus ; ils entrevoyaient les implications révolu­tionnaires de cette innovation bien plus clairement que l’auteur lui-même. “La raison qui m ’a fait qualifier de perturbant I ’essai de Freud sur le narcissisme, la voici, écrit Jones. C’est que ce travail a assené un coup bien désagréable à la théorie des ins­tincts sur laquelle la psychanalyse s’est jusqu’à présent appuyée dans ses travaux. ” Pour introduire le narcissisme perturba effectivement Jones et ses amis » {op. cit., pp. 393-394).

Avec ce nouveau concept, Freud s’est intéressé à la première étape de vie mais le narcissisme primaire peut-il être un analogon de l’« homéoesthésie » ?

 

Etape 6 : La pulsion de mort et l’univers créatif

La guerre de 1914-1918 passa par là. Freud soutenait évidemment son pays, bien qu’il fût l’agresseur. Il le paya durement. En 1917, il publia Deuil et mélancolie à l’époque où il perdit non pas ses trois fils pourtant sur le front mais une de ses filles. En décrivant la mélancolie, il entre dans la sixième étape de vie, dans l’univers créatif où l’on revient du social et du conjugal pour se souvenir à nouveau de soi-même. Dans la mélancolie, malheureusement, cet univers est vide, narcisse n’a même plus d’image en face de lui. L’incursion décisive dans la sixième et dernière étape se fait en 1920 avec un texte intitulé Au-delà du principe de plaisir dans lequel Freud postule une pulsion de mort. Aux bons soins de Peter Gay.

« Dans la compulsion de répétition, il voit une « manifestation » analogue « aux toutes premières activités de la vie psychique de l’enfant [qui] présentent à un haut degré [un] caractère pulsionnel ». Le type de répétition que réclame l’enfant qu’on lui redise l’histoire même qu’on lui a déjà racontée, et sans y changer un mot ni omettre un détailest, à l’évidence, source de plaisir, mais rejouer incessamment dans le cadre du transfert, des expériences terrifiantes ou des malheurs infantiles, c’est obéir à d’autres lois. Ce type de conduite compulsionnelle procède d’un besoin fondamental, distinct de l’accomplissement du désir et souvent en conflit avec lui. Ainsi Freud aboutit-il à l’i­dée que certaines pulsions sont conservatrices ; elles obéissent non pas aux incitations de l’inconnu, du nouveau, mais tendent tout au contraire vers le rétablissement d’un état antérieur : à faire retour à l’« anorganique ». Bref, « nous ne pouvons que dire : le but de toute vie est la mort ». La pulsion d’emprise, ou toute autre à laquelle Freud, au cours des ans, a pu donner le statut de pulsion primitive, s’efface dès lors au profit de cette dernière. Tout ce que l’on peut dire est que « l’organisme ne veut mourir qu’à sa manière ». Freud était parvenu à la conception théorique d’une pulsion de mort » {op. cit., p. 460).

Le principe de plaisir avait déjà été entamé par le principe opposé, de réalité. Maintenant une seconde pulsion vient le contrarier, la pul­sion de mort. D’abord il s’agissait de l’adolescent, maintenant il s’agit de l’adulte mûr. C’est la tendance à répéter des faits désagréables, à ressasser des souvenirs pénibles, qui intrigue Freud et le pousse à concevoir cette pulsion de mort. Mais il y a aussi une espèce d’ex­tinction de l’énergie qui accompagne ces répétitions. (En fait, il s’agit de lâcher-prise, de l’intériorisation, et du passage à autre chose, comme nous le développons dans notre œuvre).

La pulsion de mort fut un coup fatal pour de nombreux psychana­lystes, pour Reich notamment et tout le courant post- et néo-reichien. Ils en ont fait une lecture au premier degré, ne voyant pas dans le texte lui-même qu’il s’agit d’une tendance à l’homéoesthésie par la répétition compulsive, et d’une tendance à l’abaissement du ni­veau d’énergie, par le désinvestissement social et conjugal. Pour nous, la méprise apparaît encore plus grande grâce à notre lecture de cette sixième théorisation comme application à une nouvelle étape de vie, à la sixième plus précisément. A présent la boucle est bouclée et l’inspi­ration de Freud aurait pu fléchir. Mais non, il restait une dernière œuvre à accomplir, à savoir juxtaposer ces six théories partielles, complémentaires et non pas opposées, et les emboîter en un ensemble structuré. Eh bien, c’est en route dès 1920 comme nous l’annonce Peter Gay.

« A l’époque, les psychanalystes se plaignent et ils se plai­gnent encore aujourd’hui de voir Freud se soucier fort peu d’expliciter la portée véritable de ses remaniements théoriques. Il ne spécifie jamais en quoi il a modifié une formulation donnée, ce qu ‘il a abandonné et ce qu’il a conservé et laisse à son lecteur la tâche d’accorder des propositions en apparence inconciliables. Cependant, rien dans les retouches et corrections qu’il apporte à son Au-delà du principe de plaisir ne met en cause le schéma psychanalytique traditionnel qui distingue idées et désirs selon leur distance relative à la pensée consciente ; la triade familière, inconscient, préconscient et conscient, ne perd rien de sa valeur explicative. Pourtant, la nouvelle carte de la structure psychique que Freud dessine entre 1920 et 1923 introduit dans le champ de la réflexion psychanalytique des « provinces » du fonctionnement ou du dysfonctionnement mental insoupçonnés jusqu’alors, tel le sentiment de culpabilité. Et plus important encore, ces révisions de Freud livrent accès à une instance psychique que la pensée psychanalytique a pour l’heure négligée au point d’à peine la nommer avec précision, et moins encore la comprendre : le moi. Avec la psychologie du moi que Freud élabore après la guerre, il allait pouvoir serrer de plus près la réalisation de son ambition première : fonder une psychologie générale qui, au-delà de son champ immédiat et restreint d’application la névrose, per­mettrait d’appréhender l’activité psychique normale. » (op. cit., p. 457).

 

Le deuxième topique : ça, moi et surmoi

Les concepts des ça, moi et surmoi font à présent partie de la culture générale et structurent l’individu moderne comme autant de signifiants. Il est pourtant utile de replonger dans les conceptions freudiennes initiales avec la profondeur de vue de l’historien. Voici les sens du ça et du moi freudiens.

« Le moi émerge chez l’individu en cours de croissance en tant que segment du ça dont il se différencie graduellement : “le moi est la partie du ça qui a été modifiée sous l’influence directe du monde extérieur’’, soit, en termes presque simplistes : “Le moi représente ce qu’on peut nommer raison et bon sens, par opposition au ça qui a pour contenu les passions’’. Durant les années qui lui restent à vivre, Freud n’établira pas de manière définitive quels pouvoirs assigner respectivement au moi et au ça. Mais il n’a jamais vraiment douté qu’en règle générale, le ça ait la haute main. Le moi, écrit-il dans Le moi et le Ça, développant une mé­taphore qui devait devenir célèbre, “ressemble ainsi, dans sa re­lation avec le ça, au cavalier qui doit réfréner la force supérieure du cheval, avec cette différence que le cavalier s’y emploie avec ses propres forces et le moi, lui, avec des forces d’emprunt”empruntées au ça. Et Freud file sa métaphore jusqu ‘au bout. ‘‘De même que le cavalier, s’il ne veut pas se séparer de son cheval, n’a souvent rien d’autre à faire qu’à le conduire où il veut aller, de même le moi a coutume de transformer en action la volonté du ça, comme si c’était la sienne propre” » (op. cit., pp. 473-4).

L’image du cheval et du cavalier n’est pas gratuite et ne fait qu’introduire à la vision très corporelle du moi. Cette reconnaissance nous réconforte beaucoup, nous somatanalystes, et nous fait penser que, cent ans plus tard, Freud aurait aussi travaillé au corps !

« Le moi, insiste-t-il, est avant tout un moi corporel ; il n’est pas seulement un être de surface, mais il est lui-même la projec­tion d’une surface ; le moi est finalement dérivé de sensations corporelles. Cependant, il acquiert non seulement une part consi­dérable de son savoir mais sa forme intrinsèque de son commerce avec le monde extérieur : de choses vues, entendues, éprouvées, de plaisirs et de satisfactions vécus » (op. cit., pp. 474-475).

Quant au surmoi, nous l’approchons à partir d’un texte des Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, écrit dix ans plus tard.

« Les petits enfants ne naissent pas avec un surmoi, et les conditions de son émergence intéressent au plus haut point la psychanalyse. Le processus de formation du surmoi implique le développement de la capacité d’identification. Freud prévient le lecteur qu’il aborde une question ardue, “très intimement ratta­chée au destin du complexe d’Œdipe”. Un destin qui, en terme de technique psychanalytique, consiste en la transformation des choix d’objets en identifications. Dans un premier temps, l’enfant prend ses parents comme objets d’amour pour, dans un second temps, renoncer à ces choix d’objets et, en dédommagement de cette perte, s’identifier à eux en incorporant leurs attitudes, leur système de valeurs, leurs prescriptions et leurs interdits. Bref, il a d’abord voulu avoir ses parents, pour finir ensuite par chercher à être comme eux. “Le surmoi de l’enfant, dit Freud, ne s’édifie pas, en fait, d’après le modèle des parents, mais d’après le surmoi parental. ” Ainsi le surmoi devient-il “porteur de tradition, de toute les valeurs culturelles et censeur du moi qu’il habite, est tout ensemble instance de vie et de mort » {op. cit., pp. 476-477).

La nouvelle topique des ça, moi et surmoi a été bien accueillie par les élèves comme s’ils pressentaient sa place de syn­thèse et de structuration de l’ensemble freudien. Pour nous, cette se­conde topique est la réplique parfaite de la topique des positions. Dans la mesure où Freud ne travaillait que dans le verbal, il n’avait accès qu’aux « représentants psychiques » des trois positions hu­maines. Quant à nous, actifs dans le groupe social, la matrice affective (le ça) et la bulle de développement individuel (le moi), nous accédons à la réalité de ces positions. Aussi n’avons-nous aucune restriction à postuler que les ça, moi et surmoi sont les représentants psychiques des trois positions de vie réelles, respectivement, de la matrice affective, de l’univers créatif et du groupe social (le surmoi). Les différences qui apparaissent entre les descriptions freudiennes et les nôtres tiennent à ce fait que, chez Freud, tout passe par l’é­laboration intrapsychique des choses alors que, chez nous, les choses sont appréhendées en elles-mêmes. Chez Freud, il y a une certaine unité puisque les trois lieux sont conçus en une même personne ; chez nous, les trois positions de vie sont nettement séparées et s’imposent avec leurs modes de fonctionnement différenciés selon les « positions de vie » comme nous le verrons dans la 3ème partie de ce livre à propos des socioanalyses.

Mais, en fin de compte, les deux approches sont complémentaires. Seul l’état des mœurs de chaque époque a obligé l’un à travailler avec les représentants psychiques et permis à l’autre de travailler dans le réel.

Dans cette autre lecture de Freud, nous avons d’abord retrouvé les quatre topiques anthropologiques : de l’un unifié, du deux dialectique, du trois positionnel et du six développemental. Nous continuons ainsi à fonder ces quatre lieux en un véritable théorème de l’humain, l’hum’un, trois, six, deux. Mais nous avons surtout insisté sur la succession des différentes théories freudiennes, y voyant un véritable balayage des grandes étapes de vie de l’être humain. Et de retrouver chez Freud la théorisation de chacun des six stades ontogénétiques ne fait que conforter notre modèle.

Pour revenir à la métaphore numérique, nous pouvons aussi appeler algorithmes ces quatre processus fondamentaux du vivant : l’unité, la dialectique, les trois positions et les six métamorphoses développementales.

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Science et croyance

Il reste la question de l’au-delà, de l’après du moment de la mort. L’existence d’une vie éternelle serait l’événement « suffisamment bon » qui faciliterait la « présence » à ce qui ne serait encore qu’un simple passage. Mais il s’agit là d’une conviction qui n’a rien de scientifique à moins qu’on ne considère que les vécus de lumière éclatante décrits ci-dessus constituent cette éternité subjective, même si personne n’est revenu pour en parler.

Avec cette dernière étape, s’achève notre pérégrination à travers les étapes de l’ontogenèse. Après ces descriptions très riches, même si elles sont très résumées, nous nous rendons mieux compte de la pertinence de notre critère de distinction des étapes : les cadres et positions de vie conditionnant notre vie relationnelle, à savoir le groupe sécurisant, le couple affectif, l’isolement créatif. En effet, nos six étapes ne sont pas seulement des concepts opératoires et pragmatiques, elles sont des réalités objectives.

Certes, on pourrait se contenter de reconnaître que le découpage du développement humain en six étapes est utile, que la distinction en moments de stabilité et de changement permet de mieux les négocier, que la définition de l’attentionnel en six programmes de gestion successifs et cumulatifs est didactique. On possèderait déjà un très bel outil pédagogique et thérapeutique. En réalité, le modèle du développement est bien plus ambitieux et revendique le statut d’une réalité scientifique. Lors de chaque étape, il s’ajoute quelque chose d’au moins aussi important – sinon plus- à savoir le développement d’une fonction spécifique et de ses capabilités. Pour réparer ou améliorer ces modes de fonctionnement, la thérapie / analyse doit proposer les cadres de vie correspondants, groupaux, duels et/ou perso.

 

Les six étapes de vie et leur mode d’investissement spécifique

L’acquisition de capabilités bien précises découle de l’expérience de chaque étape de vie : sensations, pulsions, émotions, sentiments, affects, valeurs.

Par sensation, il faut entendre bien plus que la sensorialité (perception par les cinq sens) ou la sensitivité (perception des organes internes) qui donnent des renseignements objectifs et quantitatifs. Les sensations se réfèrent au sens courant qui évoque un vécu qualitatif beaucoup plus que quantitatif. La notion plus précise d’homeoesthésie en est l’illustration. C’est dans la première phase de vie que ces sensations prennent place.

Les pulsions nous renvoient à Freud et à sa définition du concept « entre psyché et soma ». En situant la naissance des pulsions dans la matrice fusionnelle, nous lui reconnaissons une origine plus acquise qu’innée. En effet, la pulsion qui est deux, pulsion libidinale et pulsion de conservation, se construit par rapport à la mère selon qu’est privilégiée la fusion avec elle ou l’absence de fusion. Chez l’adulte, le même choix aboutit à la différenciation en pulsion de vie et pulsion de mort, avec étayage sur le choix antérieur de l’enfant.

Il est relativement aisé de comprendre la naissance des émotions avec l’entrée dans la dynamique de socialisation. Ici la contrainte devient évidente et massive mais aussi ponctuelle et brève : il faut obéir, il faut accepter de ne pas toucher tel ou tel objet, il faut manger, se laver les mains, aller se coucher à l’heure imposée. La seule possibilité de gérer ces épreuves immédiates réside dans l’expression émotionnelle : colère, peur ou souffrance ; tendresse, joie ou plaisir. Avec l’émotion, la charge énergétique se met à circuler au lieu de se bloquer, pour permettre l’exécution satisfaisante de l’obligation sociale.

Passons directement à la cinquième étape, à la matrice affective, qui voit naître l’amour et la haine, l’attachement et la dépendance sous forme d’affects dont la caractéristique principale consiste en des cycles longs de plusieurs mois et années. C’est ce que les thérapies analytiques nous donnent à voir avec leurs cycles transférentiels de même durée. La matrice affective se démarque clairement du vécu émotionnel dont les cycles se mesurent en minutes ou quarts d’heure. Elle s’étaye sur le cycle d’attachement de l’enfant, y retrouvant cette durée prolongée.

A présent nous pouvons revenir au stade contourné, à la dynamique de socialité, à la phase du jeune adulte qui doit constituer sa sécurité lui-même, activement. Ce stade intermédiaire donne naissance aux sentiments qui sont des éléments intermédiaires entre l’émotion et l’affection du moins quant à la durée de vie. Le sentiment, ce concept très polymorphe qui se décline en milliers de mots différents dans notre langue, est un vécu mixte de durée tantôt raccourcie comme celle de l’émotion et tantôt allongée comme celle de l’affect avec toutes les variantes intermédiaires. Nous nous limitons à six émotions de base et à autant de sentiments affectifs alors que les sentiments sont des milliers !

 

Tableau 10: Les six émotions de base

 

Tableau 14 : Les six affects de base

 

Et puis vient le mode d’investissement de la dernière étape. C’est dans l’univers créatif que nous situons la naissance des valeurs, à condition d’entendre par là les valeurs personnelles, créées par chaque individu de façon singulière. Ces valeurs vont durer pour le restant des jours, jusqu’à la mort, alors que les valeurs empruntées aux autres valsent au gré des modes et des influences.

 

Chapitre V

Les six étapes de la théorie freudienne Une autre lecture de Freud

On pourrait évoquer Freud comme créateur d’une nouvelle mythologie moderne. Une pareille appréciation éclairerait le sort de son œuvre, son intégration dans la société actuelle, son accaparement comme mythe quasi consensuel. Toute société, aussi évoluée soit-elle, a besoin d’un savoir commun qui fasse lien pour ses membres. Freud a cet honneur… redoutable. Lacan lui-même parle du « mythe freudien de l’œdipe ». Mais ce n’est pas cette récupération sociale de l’œuvre qui nous intéresse ; c’est la démarche de l’auteur lui-même, sa recherche, ses errements et trouvailles, qui nous ont retenus. Freud a d’ailleurs appelé cette trajectoire « méta-psychologie » au-delà, à savoir un discours « méta » sur une science, sur la psychologie, qui était très expérimentale à son époque.

Freud était médecin neurologue, il a fait des recherches brillantes sur le système nerveux chez l’animal, sur des formes de paralysies infantiles et… la cocaïne. Il a décelé la vertu anesthésiante de cette dernière, en se droguant lui-même, mais on lui a soufflé la paternité de cette découverte. On ne l’y reprendra plus ! Il est d’autant plus remarquable de voir ce scientifique — en effet, il préférait de loin apprendre que soigner — s’intéresser à des domaines aussi éloignés que l’hystérie (chez Charcot à Paris), l’hypnose (chez Bernheim à Nancy) et les rêves. Quand il fera l’histoire, comme dans Totem et Tabou ou son Moïse, il parlera de roman historique. En fait, il s’agit de sciences humaines au vrai sens du terme.

 

Freud et le théorème de « l’hum’un, trois, six, deux »

D’entrée de jeu, il faut reconnaître chez lui la priorité qu’il a donnée aux paires oppositionnelles et complémentaires, aux vecteurs bipolaires tels que : conscient-inconscient, ça-surmoi, plaisir-réalité, vie-mort, en avoir ou pas… de pénis, par exemple. L’humain freudien est d’abord deux. En effet, même si les deux premières oppositions font partie de topiques à trois lieux, c’est néanmoins le conflit entre deux d’entre eux qui prédomine : le préconscient est relativement négligé et le Moi aura un développement quasi séparé des deux premiers. Il n’y a rien d’étonnant à cela, dans la mesure où la dialectique est le propre de l’esprit. Freud a tout misé sur la psyché, qui est le fondement de la psychanalyse, et sur la parole, qui est l’outil privilégié de cette psyché. Il faut remarquer la tendance freudienne au dualisme sinon à un certain manichéisme : on parle sans censure sur le divan ou on résiste, la libido s’écoule ou se réprime, le discours est manifeste ou latent, le narcissisme est primaire ou secondaire, comme le sont les processus du même nom, primaire ou secondaire, et ainsi de suite.

Freud a aussi insisté sur les organisations tripartites, triloculaires, qu’il appelle topiques: l’humain freudien est aussi trois. La première topique s’applique au fonctionnement mental et lui attribue trois lieux : l’inconscient, le préconscient et le conscient. La relation entre les trois instances est linéaire, le préconscient faisant passage entre les deux autres. Il s’agit donc d’une trilogie atypique d’autant plus qu’elle se réduit le plus souvent à l’opposition entre l’inconscient et le conscient comme nous l’évoquions tout juste. Une deuxième topique investit le développement libidinal de l’enfant avec ses trois phases : orale, anale et phallique. Nous pourrions encore y voir une relation linéaire en vertu de la chronologie développementale mais il est beaucoup plus intéressant d’y détecter l’esquisse d’une structure synchronique, à savoir la description de trois lieux de vie qui coexistent chez l’être humain puisque la psychanalyse a décrit trois caractères principaux : oral, anal et génital. Ces trois caractères ont un « positionnement » préférentiel : l’oral est dépendant et fusionne!, recherchant le couple ; l’anal est refermé sur sa bulle et solitaire ; le génital privilégie la rencontre et l’échange social.

Nous accédons à la topique des positions.

Quant à la dernière topique freudienne, celle des moi, ça et surmoi, elle est également positionnelle : le surmoi représente les parents et la société : le ça désigne ce qu’il y a de plus affectif (et conjugal) dans la personne ; quant au moi, il désigne l’individu, la personne se développant elle-même dans le créatif.

L’humain freudien est donc trois et plus que d’y retrouver notre propre découpage positionnel, il importe de reconnaître la nécessité de la séparation en trois. Nous ne sommes plus dans le deux dialectique, manichéen et intellectuel. Le trois nécessite une appréhension globale, intuitive, sensitive, esthétique, spirituelle même. Le trois, c’est l’opposé du deux, c’est l’analogique face au digital, l’associatif versus dissociatif. La reconnaissance par Freud, à trois reprises au moins, de la dimension tripartite de l’être humain marque son passage d’une science exacte à une science humaine, malgré sa suspicion de l’hum’un.

En effet, Freud n’apprécie pas beaucoup la dimension unitaire de l’homme. Il se méfie du vécu indistinct et non différencié de la plénitude. Serait-ce parce qu’il s’est beaucoup drogué et qu’il se rappelle les dangers de cette harmonie artificielle ? Serait-ce parce qu’il rejette le fait religieux et ses sentiments océaniques ? Ou encore parce qu’il ne sait pas s’abandonner à la musique ? Le fait de ranger tout cela dans le fourre-tout de la sublimation évoque le dédain et de faire allusion à la pulsion de mort à propos du lâcher-prise renforce l’impression que, décidément, l’humain doit se méfier de l’un.

Peu nous importe ce jugement de valeur entièrement dépendant de l’homme Freud. L’important réside dans la reconnaissance de ce vécu d’unité même si ce sont les autres, tel Romain Rolland, qui l’obligent à l’envisager. Nous verrons plus loin que c’est le concept de narcissisme, après celui de processus primaire, qui s’occupera de l’hum’un, lui donnant encore une note péjorative du même ordre que celle de sublimation. Toujours est-il que nous trouvons chez Freud l’évocation très explicite des trois dimensions de l’humain. Le théorème de l’humain s’ébauche et la psychothérapie acquiert son nouveau paradigme.

 

Freud et le six : les six étapes ontogénétiques et les six théories + une

On peut revisiter l’œuvre de Freud avec, comme grille de lecture, les six étapes du développement humain. Cette œuvre s’étend sur plus de quarante années si l’on part des Etudes sur l’hystérie en 1895 et s’arrête à l’Abrégé de psychanalyse en 1938. Cette œuvre a connu des développements continuels, des percées et des rebondissements suffisamment majeurs pour susciter à chaque fois des défections parmi les disciples. Chaque nouveauté condamnait une charretée d’élèves à perdre la tête à l’instar des régimes successifs de la Révolution Française qui se débarrassaient des précédents par le même moyen. C’est ainsi qu’on peut lire l’œuvre de Freud comme un parcours qui est jalonné par les six étapes du développement de l’homme. Retrouvons ce tableau si dense.

 

Chronologie

Œuvre majeure Concept fondamental Etape du modèle développemental somatologique

Jusqu’en 1897

Etudes sur l’hystérie Étiologie sexuelle de la névrose actuelle

Stade 5 : matrice affective

1897 – 1905

Interprétation des rêves Étiologie libidinale de la psychonévrose, complexe d’Œdipe Stade 2 : matrice fusionnelle

1905 – 1910

Trois essais sur la sexualité infantile Résolution du complexe d’Œdipe et principe de réalité Stade 3 : dynamique de socialisation

1912

Totem et tabou Meurtre du père, naissance de la société

Stade 4 : dynamique de socialité

1914

Pour introduire le narcissisme Narcissisme primaire

Stade 1 : bulle primitive

1920

Au-delà du principe de plaisir Pulsion de mort

Stade 6 : univers créatif

1923 – 1938

Le Moi et le ça

Topique structurale

Topique des positions

Tableau 15: les six étapes du cheminement freudien plus une, en regard du modèle développemental somatologique.

 

  • Elle commence chez l’adulte hystérique, avec les Etudes sur l’hystérie, en 1895, donc avec l’étape cinq ou matrice affective ;
  • elle bascule dans le temps infantile de la même matrice, fusionnelle, en 1899, avec L’Interprétation des rêves et en 1905 avec les Trois essais sur la théorie de la sexualité : c’est le com­plexe d’Œdipe ;
  • de cette deuxième étape, elle passe à la troisième après avoir découvert la résolution de l’Œdipe et l’entrée dans la dynamique de socialisation ; c’est la découverte du principe de réalité en 1910;
  • puis, très logiquement encore, l’adolescent passe à la phase quatre, à la vie sociale active avec le meurtre du père tel qu’il est imaginé dans Totem et Tabou, 1912 ;
  • nouveau saut dans le passé, à la première étape, dans la bulle primitive, avec le concept de narcissisme : Pour introduire le narcissisme, 1914 ;
  • puis se fait un saut de la bulle primitive à l’univers créatif, avec le concept de pulsion de mort : 1920, Au-delà du principe de plaisir ; c’est la sixième étape.

Après avoir exploré successivement les acquis développementaux de chacune des six étapes, Freud débouche très logiquement sur une synthèse structurale de l’être humain. C’est en 1923, l’avène­ment de la deuxième topique, ça-moi-surmoi.

Cette nouvelle lecture de l’œuvre freudienne est d’un grand inté­rêt. Elle ne valide pas seulement notre modèle développemental mais elle jette une lumière nouvelle sur l’œuvre de Freud. En effet, il faut se rappeler que plusieurs passages d’une étape à l’autre ont été vécus comme de véritables ruptures théoriques et ont fait chanceler tantôt Freud lui-même, tantôt ses élèves. La première grande rupture se situe en 1897 lorsque Freud passe de la théorie du traumatisme sexuel adulte à celle du fantasme séduc­teur infantile. Il est KO debout. La seconde rupture fait chavirer Adler et Jung à cause de l’insis­tance, exagérée pour eux, sur l’étiologie sexuelle, critiquée comme pansexualisme.

Mais voici qu’avec l’introduction du narcissisme, Freud scie à nouveau la branche sur laquelle il s’était solidement assis. En oppo­sant aux pulsions sexuelles une pulsion du moi, il semble donner rai­son à son meilleur ennemi, C.G. Jung. De narcissisme en pulsion de mort, Freud prépare une nouvelle frayeur, mais à ses meilleurs élèves cette fois-ci. De nombreux psy­chanalystes refusent le nouveau concept de pulsion de mort, plus particulièrement Reich qui quittera peu à peu le mouvement psychanaly­tique avant d’être exclu. Enfin, après ce grand tour par les six phases du développement, l’arrêt sur la conception structurale du ça-moi-surmoi dérange encore, Ernest Jones en particulier.

En fait toutes ces crises nous apparaissent aujourd’hui vaines, , avec notre lecture développementale. Chaque étape de la méta-psychologie freudienne n’est que l’approfondissement d’une des étapes du développement humain. Que les contenus en soient différents et presque opposés tient au fait que chaque stade possède sa spécificité. Qu’il y ait eu crise à chaque fois relève de l’ambition démesurée de Freud qui voulait à chaque fois faire de sa nouvelle découverte une théorie générale et universelle de l’être humain. En réalité, il l’a réussie, cette théo­rie de l’être, sa méta-psychologie, mais seulement avec l’ensemble de son œuvre de quarante ans, après coup. Il nous reste à reprendre ces sept étapes plus en détail.

Pour cela, nous nous fondons sur l’un de ses meilleurs biographes, Peter Gay, parce qu’il détecte la notion d’étape dans l’œuvre freu­dienne en lui accolant chaque fois la crise provoquée dans son école. Il aura suffit d’y ajouter le sens développemental de ces étapes pour arriver à une lecture qui n’a encore jamais été faite, ni par Gay ni par d’autres historiens. Il aura fallu l’approche ontogénétique pour com­pléter le puzzle. Si le recours à l’intermédiaire de Gay enlève la priorité à notre propre lecture développementale de l’œuvre de Freud, elle y apporte par contre une caution scientifique qui nous dédom­mage très largement de cette petite frustration.

Actualité

de l’optimisation existentielle
énergétique, éthique et mystique

à l’exaltation essentielle
volupté, liberté, vérité

Les gafa (de la silicon valley) auraient pu illustrer cette magnifique trajectoire humaine décrite en titre. Ils ont démarré comme des hippies dans l’exaltation de la révolution anti-guerre du Vietnam, anti-armement, anti-contraintes sociales et anti-politiques. Ils ont démarré leur business comme un fabuleux don à l’humanité. Très vite, ils ont déraillé dans le capitalisme le plus criminel, l’exploitation la plus honteuse et l’hypocrisie la plus crasse. Grâce aux big data, ils savent déjà que vous lisez ce pamphlet en ce moment.

L’essence et l’existence de l’être sont donc fragiles et facilement dévoyées.

L’antidot ?

Lisez ce nouveau blog et les autres d’avant (déjà 13) et les suivants (encore près d’une centaine !). En effet, avec 6 900 followers pour le moment et 34 000 visites, il vaut mieux continuer ainsi et vous offrir les sept cents pages restantes (plus les nouvelles à venir).

Autre actualité. Peter Singer, qui m’a aidé à devenir un (petit) végétarien, plaide pour « l’altruisme efficace ». On pourrait aussi singer les Gafa et penser « optimisation altruiste ». (Peter Singer, « l’altruisme efficace », Paris, Les arènes, sept 2018). Nous nous retrouvons devant le fameux problème philosophique : comment faire le plus de bien avec 10 euros. Les donnerai-je à Stephan Bern pour redorer ses châteaux ou aux Rohingas ?

 

La puissance de la dynamique de socialité

A partir de cette nouvelle étape, la notion de passage devient plus complexe, son contenu est pluriel ou même flou. L’époque de survenue des trois dernières étapes peut varier d’une personne à l’autre et même ne pas advenir du tout. Cette variabilité augmentera encore avec les deux derniers stades et explique la quasi absence des étapes du développement adulte dans les théories classiques. C’est ici que la topique des positions trouve tout son intérêt, ainsi que notre critère de différentiation fondé sur les cadres de vie et le type de relation.

La première des trois catastrophes adultes se constitue par le développement du sujet d’une part et par le changement du cadre d’autre part. Le jeune adulte évolue et l’on aime à remarquer cela dans son corps d’abord, dans sa sexualité surtout. Freud l’a exprimé par un mythe puissant, à savoir par le meurtre du père par les fils et l’accaparement des femmes par ces derniers. Il y a peu de temps encore l’entrée dans la vie adulte se manifestait effectivement par le départ du jeune et l’installation en couple. Aujourd’hui, dans nos pays occidentaux, cette cohabitation juvénile ne nécessite plus le renoncement au domicile parental. Par ailleurs, les forces physiques du fils commencent à dépasser celles du père, la beauté de la fille éclipse celle de la mère et le savoir des enfants fait de l’ombre aux anciens. La famille ne peut plus assurer une sécurité suffisante ; l’adolescent ne se sent plus suffisamment protégé, surtout quand une rivalité réelle avec l’un des parents s’installe. Le jeune adulte se sent capable d’assurer lui-même sa sécurité, de façon active. Ce nouveau vécu est celui de la puissance.

Le cadre de vie intervient lui aussi dans l’avènement de cette nouvelle catastrophe. Les parents, la famille, le groupe social, exigent que le jeune adulte devienne un membre actif dans la communauté. Il devait assurer la défense du pays par le service militaire. Il doit assurer la subsistance commune par le travail productif (ou une accumulation de savoirs), payer les impôts et les retraites des anciens, voter et se faire élire éventuellement, participer à la gestion du groupe par toutes responsabilités sociales. Cette pression de la communauté ne se fait plus sentir aussi violemment qu’autrefois. Ce n’est plus à quatorze ans qu’il faut descendre à la mine. La détermination chronologique de la catastrophe est plus subtile ce qui peut d’ailleurs devenir une cause nouvelle de pathologie, par méconnaissance, réelle ou feinte, du besoin d’assumer activement son rôle social.

Mais, un jour, elle est bien là, cette catastrophe. Il faut insister sur cette notion d’épreuve, de contrainte, sur les « il faut » et « on doit », qui mettent le stress aux poudres. La perte du havre de paix — homeoesthésique, fusionnel et protecteur — se précise de plus en plus : il n’y a plus maman pour l’argent de poche, il n’y a plus papa pour aider à bricoler, il n’y a plus personne pour négocier avec le patron, il n’y a plus de copain pour vous refiler une copine. Il faut — oui, c’est encore il faut — accéder au saut de relaxation de la came, à ce sursaut qui fait subitement passer de l’épreuve à sa réussite et de la préoccupation à la satisfaction. Tout d’un coup, on se retrouve dans un nouvel état d’harmonie et d’aise, même si le niveau d’énergie est plus élevé que dans les états antérieurs.

On réussit le permis de conduire, on tombe sur la copine adorée. On perçoit son premier salaire qui permet d’envisager les premières vacances à deux. On emménage dans l’appartement personnel, on fait le premier enfant, on écrit son premier livre…

Ici, le vécu dépend des événements les plus réels ; il nécessite des réalisations objectives. Nous quittons la sphère de la psychanalyse pour nous inspirer du comportementalisme. Nous cédons sur l’introspection pour investir la dynamique de groupe. La puissance doit se fonder sur l’exercice réel de la puissance, sur les réalisations, avant de devenir cette assurance que les sages d’Orient et d’Occident nous enseignent comme une attitude, un regard, un silence, qui valent infiniment plus que l’acte lui-même.

La puissance prend la suite de la protection en tant que garant de sécurité. Mais elle devient active. Il faut l’assurer soi-même, la gérer selon ses besoins, la pousser en fonction de ses capacités. Nous touchons ici du doigt et ressentons directement dans le corps ce qui se passe : la détente et l’apaisement du protégé se transforme en force et assurance chez le puissant. Du lâcher-prise, on passe au prendre-prise. Mais le fond de stabilité structurelle reste le même, l’homéoesthésie se réinstalle même si le niveau d’énergie monte de quelques degrés.

 

L’acquisition de la puissance en socio-somatanalyse

Le groupe de somatanalyse offre ici son terrain d’observation. Il nous montrait le vécu de « protection » chez le débutant. Il nous le mène, ce patient, jusqu’à la confrontation avec sa puissance. Après quelques ateliers, le somatanalysant devient un ancien et se voit promu au rang de membre actif et peut-être même de leader. On exige de lui qu’il promeuve cette sécurité dont le groupe a besoin, on attend de lui qu’il colmate un silence, mette le débutant sur ses rails d’apprenti, assure une certaine convivialité pour que chaque participant puisse vaquer à son analyse personnelle en toute protection. Le groupe lui confie ce rôle, l’élit démocratiquement comme ancien et/ou leader, accepte que ses thèmes deviennent les thèmes du groupe, puis, le moment d’après, lui demande de rentrer à nouveau dans le rang, de passer le crachoir et de se taire. L’organisation analytique, non-directive, permet cette observation très fine des dynamiques démocratiques et autocratiques du groupe et des individus. L’analyse de cette dimension très précise de l’exercice du pouvoir prend de plus en plus de place dans mon rôle d’analyste, renvoyant ainsi les participants à leurs devoirs civiques et citoyens. En effet il est au moins aussi utile de guérir une politico-phobie ou -manie qu’une peur des souris ou autre érotomanie.

Cette illustration pratique nous permet une nouvelle incursion dans les généralités. Nous disions que les programmes de gestion ou « packages attentionnels », s’accumulaient d’étape en étape et se cumulaient. Ces deux derniers verbes renvoient aux deux concepts piagétiens d’accommodation, et d’assimilation. C’est le cumul qu’il faut bien percevoir dans cette dynamique de socialité : à présent, l’attentionnel comprend quatre processus de gestion différents, ceux qui interviennent dans l’homéoesthésie, la fusion, la protection et la puissance. S’il en manque un, l’ensemble devient problématique sinon pathologique :

  • s’il manque le lâcher-prise qui permet d’accéder à la protection, l’adulte reste constamment dans la tension du pouvoir ;
  • s’il manque la capacité de fusionner, le même individu ne trouvera pas l’assurance et l’harmonie de sa puissance ;
  • s’il manque la base homéoesthésique, notre compétiteur sera un hyperactif toujours en mouvement, et dans des mouvements non mesurés, démesurés.

L’assimilation piagétienne devient donc quelque chose de très précis, à savoir l’intégration du dernier programme attentionnel aux programmes précédents. Il apparaît ainsi qu’à chaque étape l’ensemble devient plus complexe et donc aussi plus singulier. La différenciation précise des étapes adultes s’en complique aussi, d’où la négligence habituelle des stades de la vie adulte par les professionnels.

 

L’intimité de la matrice affective

Toutes ces remarques deviennent encore plus pertinentes avec la cinquième étape, celle de l’intimité affective. En effet, comment isoler un temps spécifique de l’amour alors qu’il semble s’étaler sur toute la vie, à commencer par la petite enfance. Certes il y a l’argument de ce moment précis où l’adulte fait l’expérience d’un éveil amoureux même s’il n’est pas passionnel. A l’époque on l’appelait craintivement « démon de midi », je propose de le positiver totalement en « œdipe de midi ». Et s’il n’advient pas explicitement, il se manifeste comme manque et maladie.

Notre modèle rend justice à ce stade et nous donne les clés pour le définir avec précision. L’amour adulte, celui de la matrice affective, s’inscrit évidemment dans l’expérience fusionnelle, ce qui en fait sa force, mais intègre tout autant les deux programmes attentionnels intermédiaires, les gestions de la protection et de la puissance. En d’autres mots, l’œdipe de midi se construit sur l’œdipe fusionnel du matin mais assimile aussi les exigences de sécurité, passive et active, ce qui lui confère un contenu tout nouveau.

Il s’agit d’affection amoureuse et même de passion qui, elle, n’a cure des besoins sociaux de sécurité puisque cette dernière existe par ailleurs. Il s’agit d’une implication sans filet mais ce n’est pas une dépendance. La différence entre l’attachement et la dépendance tient aux mêmes critères que celle de l’amour et de la passion : dans les premiers (attachement et amour) la présence de la sécurité active et passive évite tout effondrement personnel lors de l’éventuelle disparition du partenaire. Dans les seconds (dépendance et passion), l’absence de sécurité personnelle débouche sur l’annihilation de l’individu abandonné. A présent, il s’agit d’un vécu de grande assurance, d’une conviction solide d’être. Frans Veldman, le créateur de l’haptonomie, parle de « sécurité de base ».

Mais revenons à notre concept de passage et rappelons-nous que l’entrée dans la matrice affective est aussi une… catastrophe. L’adolescent attardé a enfin trouvé la protection grâce à ses innombrables diplômes. L’adulte jeune a longuement construit sa sécurité active, a trouvé du boulot, gagné de l’argent, créé un réseau de relations. Il a aussi… emménagé avec une partenaire, constitué un couple, s’est éventuellement marié, a fait des enfants… Tout cela est encore sécuritaire et social, très paradoxalement. La passion n’aura duré que cent jours, comme l’état de grâce des nouveaux gouvernements et l’investissement conjugal sera principalement sexuel sinon matériel et mondain. Tout cela ne constitue pas encore la matrice affective, d’où les innombrables ruptures des cohabitations juvéniles et les 50 % de divorces des couples mariés malgré tous les essais de cohabitation juvénile. Cette cohabitation n’est trop souvent qu’un besoin de sécurité, qu’une imitation des usages sociaux qui débouchent sur la véritable… catastrophe que constitue la présence intime de l’autre.

L’autre est une catastrophe, l’autre conjugal autant que l’autre social, ainsi que le soulignait Sartre : l’enfer c’est les autres. Pour l’autre social, nous avons vu que l’inconvénient disparaît après le saut de relaxation dans la protection d’abord, dans la puissance ensuite. Pour l’autre conjugal, la nuisance de sa présence ne disparaît qu’après le saut dans l’amour.

 

L’amour serait-il une catastrophe ?

Il faut insister sur la notion de catastrophe qui montre toute sa pertinence ici, dans le cadre où on l’attendait le moins, dans le cadre de l’amour. Le partenaire conjugal est une catastrophe, répétons-le. Il empêche la régression dans la simple homéoesthésie tant il est toujours à vouloir quelque chose et ne laisse jamais en paix. Il empêche le retour à la fusion tant il refuse de jouer à la mère ou au père inconditionnel. Il perturbe le vécu de protection tant lui aussi en exige. Il démolit tout autant le sentiment de puissance, n’acceptant pas qu’il y ait une domination quelconque dans la relation affective.

Cette catastrophe, qui n’existe pas seulement dans les comédies de boulevard, provoque la rupture du couple s’il n’y a pas de saut de relaxation dans l’amour vrai. Il s’agit là d’un nouveau lieu de vie, d’une nouvelle position de stabilité structurelle qui rend enfin le couple viable et vivable. J’ai décrit ailleurs ce qu’est l’affectif :

  • un état d’être fondé sur l’être précisément et non pas sur le faire ou l’avoir,
  • un être avec l’être aimé, qu’il soit là physiquement ou seulement mentalement,
  • un être dans la présence, hors passé et hors avenir,
  • un état d’être fragile de par cette seule présence ne donnant donc pas de sécurité, au sens où nous l’entendons,
  • un état d’être sans droit ni devoir de l’un par rapport à l’autre ;
  • les droits et les devoirs ne viennent que du maire, du curé, du gynéco et du banquier !

Ces caractéristiques qui pourraient sembler irréelles dans une présentation aussi absolue nous font penser à la notion d’inconscient freudien avec ses aspects d’intemporalité, de non contradiction, d’univocité. L’affectif constitue effectivement un large pan de l’inconscient freudien, tout simplement parce qu’il est tellement global, complexe et subtil, qu’il ne peut pas être réduit au tout petit nombre d’items que la conscience rationnelle peut afficher.

A cela il faudrait ajouter les qualités très précises de l’affectif, de l’amour, mais nous laisserons aux poètes et autres cinéastes le soin de le faire, nous laisserons à chaque lecteur le plaisir d’en retrouver la saveur en soi-même. Mais peut-être cette évocation très agréable est-elle dérangée par une contradiction qui s’est glissée dans les dix dernières lignes. En effet, il y a contradiction entre l’affectif vu comme « fragile » et la matrice affective prétendue « structurellement stable ». C’est dans cette apparente opposition que peut se faire notre démonstration.

Si le vécu amoureux est effectivement fragile et vulnérable en soi, présent un jour et évaporé le lendemain, nécessitant son ancrage à la mairie, à l’église, dans la famille et les crédits bancaires, la matrice affective est tout autre dans sa définition de position de vie que nous lui donnons, en cinquième rang, relativement tard dans le développement de l’être humain. Elle a besoin de tout ce temps pour que se constituent auparavant les sentiments de protection et de puissance chez chacun des partenaires. La mairie et l’église, la famille et les comptes bancaires, sont des éléments utiles, de protection et de puissance. C’est seulement après leur acquisition que l’amour devient de l’affectif, dans une matrice du même nom. L’affectif n’y est plus précaire et risqué. L’être aimant s’y trouve assuré et confiant. Cette assurance et cette confiance lui viennent de sa propre acquisition, sociale, de ces sentiments, ainsi que de la présence de ces mêmes sentiments chez le partenaire. Ici se montre clairement la nécessité de l’accumulation des programmes de gestion attentionnels précédants.

 

Clinique

La pratique de la psycho-somatanalyse illustre merveilleusement ces faits. En poussant le fauteuil contre le divan pour ajouter à la communication verbale une communication visuelle et en posant la main sur le corps de l’analysant pour élargir les deux premiers à la communication tactile, le somatanalyste crée les conditions du vécu affectif. Mais il n’y aura matrice affective que si la maturation des étapes antérieures a eu lieu.

  • S’il n’y a pas de sentiment de puissance, le patient craint la dépendance et se refuse à l’ouverture affective.
  • S’il n’y a pas de sentiment de protection, il cherche des garanties en imposant ses propres règles de sécurité, en voulant changer le cadre de l’analyse par exemple.
  • S’il n’y a pas d’expérience antérieure de fusion, la main sur le corps n’éveille pas de tendresse et n’évoque que l’emprise.
  • S’il n’y a pas de programme de gestion homéoesthésique, cette intimité suscite des sensations labiles et intenses, sexuelles par exemple.

La psycho-somatanalyse est un long travail sur toutes ces étapes du développement jusqu’à ce que se réalise cette matrice affective qui donne à vivre l’amour dans l’assurance et la confiance au travail analytique. Tout comme le transfert est le creuset de la thérapie, la matrice affective est la condition de l’analyse. Parfois elle s’installe sans problème laissant la place aux dimensions sociale ou créatrice, d’autres fois elle prend toute la place, constituant le problème essentiel. Dans ce dernier cas, il s’agit de transfert au sens étymologique du terme, à savoir de projection d’un affect venu d’ailleurs. Par contre, la matrice affective n’est pas du transfert, elle n’est pas une construction projective ; elle n’advient donc qu’après la liquidation du déplacement transférentiel.

 

Les valeurs de l’univers créatif

Mais voici qu’une nouvelle catastrophe vient perturber la déli­cieuse stabilité affective et, ce coup-ci, on ne contestera pas la notion de catastrophe puisqu’il s’agit de la mort, en tout cas de l’idée de la mort. La sécurité assise sur le groupe social et l’amour fondé sur le partenaire affectif ne résisteront pas à l’interrogation suscitée par la mort. Face à elle, chacun se retrouve seul, chacun doit trouver sa ré­ponse à lui, chacun doit créer son attitude personnelle. La dynamique sociale et l’intensité amoureuse ont pu faire oublier l’échéance. Puis, un jour, elle s’impose à nouveau. C’est à l’âge mûr, sans qu’il soit nécessaire de donner un âge plus précis. C’est lors de l’indivi­duation, comme l’appelle C.G. Jung. C’est à l’âge où Bouddha quitte son royaume pour la quête spirituelle.

La mort fonctionne ici comme motif extrême de cette nouvelle mutation, créative, mais nous savons que cette dernière survient toute seule, progressivement, chez un chacun, même si ce n’est pas de fa­çon dramatique. L’homme bricole un peu plus longtemps dans son atelier, la femme se plonge plus fréquemment dans ses livres à soi, chacun regarde séparément son émission télévisée favorite. On peut même partir seul en vacances si ce n’est à un atelier de somatanalyse, de développement personnel ou de méditation. Une certaine autono­mie est revendiquée, une part d’argent à gérer à discrétion.

Les programmes de gestion de la dynamique sociale et de la ma­trice affective sont acquis, eux qui ont fait diversion des besoins… per­sonnels, singuliers, subtils et uniques. A présent, ces derniers resur­gissent et viennent déranger le bel ordonnancement précédent, susci­tant la nouvelle catastrophe. Fondamentalement, il y a retour du besoin… d’homéoesthésie, de l’équilibre personnel, qui se sont instal­lés tout au début de la vie et que les partenaires affectifs et le groupe social avaient supplantés. C’est bien d’homéoesthésie qu’il s’agit, quelque provocateur que soit ce terme de par sa primitivité comme la bulle qui l’a vu naître, alors qu’on parle de créativité et de valeurs. N’empêche qu’elles servent à retrouver l’homéoesthésie comme le fait la ‘‘pulsion de mort’’ que Freud arrime à cet âge et qu’il définit comme retour à l’énergie basse. Cette idée entame la superbe humaine comme l’a fait celle de l’inconscient freudien (« Nul n’est maître en son logis »), après les pavés de Copernic (la terre tourne autour du soleil) et de Darwin (l’évolutionnisme). Pourtant, il s’agit bien de créativité et de valeurs comme nous pouvons le décrire dans les quatre fonctions intrapersonnelles en cause ici : sensation, réflexion, intuition-imagination, action.

Au niveau sensitif, l’adulte impose progressivement ses besoins très précis : le rythme de la journée avec lever et coucher de plus en plus individualisés même si c’est à contre-temps des autres ; goûts alimentaires nouveaux, bio- macro-, vegan ou diététiques ; choix du lieu de vacances selon le climat, mer ou montagne, chaleur relaxante ou fraîcheur tonifiante, foule de haute saison ou solitude de basse saison… La recherche de stabilité structurelle est ici manifeste.

Au niveau intellectuel, l’adulte du sixième (stade) se met enfin à chercher ses propres avis sur les problèmes alentour. Après s’être fait la main sur ses propres enfants, avec Spock, Pernoud et Dolto, il formule des idées pédagogiques à lui (qu’il n’appliquera quand même pas à ses petits-enfants parce qu’il voudra surtout la paix avec eux !) En politique, il ose choisir son camp après les imitations et oppositions systématiques de sa jeunesse. Pour les grands problèmes sociaux, drogue, sida, justice, solidarité avec les défavorisés, mariage pour tous par exemple, il aboutit à des convictions propres, quitte à affronter ses partenaires les plus proches. Ces nouvelles valeurs sont aussi des réponses, des réponses faites à soi-même, des réponses à l’instabilité du non-savoir.

Au niveau de l’action, la créativité la plus classique est artistique. Combien de quinquagénaires ne retrouvent-ils pas leur instrument de musique, leur pinceau ou ne s’essayent-ils pas à la terre glaise ou au marbre si ce n’est à l’écriture. Il s’agit de recréer les objets et les choses à son image, à sa façon, à son niveau de valeur et d’énergie.

Mais c’est au niveau spirituel que la créativité s’exerce le plus massivement. Les questions y sont encore plus dérangeantes, celles de la vie et de la mort, du chaos et de l’ordre prétendument divin, du hasard ou de l’intention d’un créateur. Les réponses deviennent enfin personnelles. Le nombre de personnes qui changent de religion augmente ; celui des adeptes d’une spiritualité sans église, encore plus. Les sectes et le new-age recrutent massivement en proposant des expériences d’expansion de conscience, d’état de grâce et de sérénité garanties. Nous vérifions ici notre propos du retour à I’homéoesthésie. Les vécus de paix intérieure, d’ouverture du septième chakra, d’orgasme cosmique, sont des expériences proches de ce que Freud appelle « sentiment océanique » et qu’il assimile malencontreusement à la pulsion de mort.

Il n’y a là aucune dévalorisation, juste du réalisme. Car le résultat de cette créativité solitaire débouche sur les réalités humaines les plus nobles : les valeurs, la science, l’esthétique, le spirituel. En même temps, nous nous rappelons que ces créations sont des catastrophes autant pour la société que pour le couple. Quand Galilée (après Copernic) assène à son siècle que c’est la terre qui tourne autour du soleil, c’est aussi dérangeant que lorsque l’adulte constate qu’il doit s’allonger sur le divan de la psycho-somatanalyse pour raconter l’intimité que le partenaire conjugal ne peut plus entendre. C’est la catastrophe.

Quant au saut de relaxation, il se fait dans… le bonheur. Ce concept rend le mieux compte de ce dernier lieu de stabilité structurelle à condition d’accepter la définition du bonheur que je propose.

Le bonheur, c’est quand, comme dit l’enfant, ce qui advient ça tombe bien.

Même la mort peut alors tomber « bien », pour une multitude de raisons parmi lesquelles chacun choisira les siennes, en accord avec soi, avec l’humanité et l’univers, avec Dieu peut-être. Mais, ne l’oublions pas, le bonheur s’étaye sur l’homéoesthésie, la fusion, la protection, la puissance et l’amour, cumultativement.

 

Quand la mort s’annonce comme extase suprême.

Un jour, enfin, oui en fin, la mort réelle arrive. Serait-ce la catastrophe suprême ou la libération des catastrophes ? Serait-ce l’anéantissement de l’individu ou le saut dans la relaxation définitive ? Nous n’avons pas à nous prononcer sur un éventuel au-delà qui reste du domaine de la conviction qui incombe à chacun. Par contre nous avons à nous référer à la science qui nous donne actuellement des indications très claires sur le moment de la mort, informations qui recoupent les grands enseignements traditionnels et qui se vérifient dans les pratiques d’expansion de conscience. Ces trois ensembles de faits sont suffisamment répétitifs, observables et transmissibles, pour constituer des preuves scientifiques et servir de base à une attitude à la fois rationnelle et spirituelle vis-à-vis de la mort.

Le premier bouquet de faits nous est offert par la médecine elle- même avec le soin méthodologique et la rigueur théorique qui la caractérisent. Il concerne les phénomènes de mort imminente, les états proches de la mort mieux connus sous leur appellation anglaise de NDE : Near Death Experience. Les statistiques les plus sérieuses nous disent que 10 à 15 % de la population ont connu ce type d’expérience soit lors d’une noyade interrompue, d’un accident grave, d’un choc extrême, d’une anesthésie, d’un coma ou même seulement d’un choc esthétique ou amoureux.

Quant au vécu subjectif, il est principalement visuel et imaginaire, d’une extrême richesse et créativité, mais s’inscrit étonnamment sur une trame relativement stable. Certains auteurs décrivent des étapes successives au nombre de cinq, mais nous retiendrons ici deux temps fondamentaux presque toujours présents, un temps d’obscurité suivi d’un temps de luminosité. Autant le premier peut être cauchemardesque, autant le second s’ouvre sur une exubérance sans limite. La sobriété avec laquelle nous relatons ces faits se veut toute médicale mais nous invite néanmoins à proposer l’association entre nos deux processus développementaux et les vécus de NDE, entre la catastrophe et l’obscurité angoissante et entre l’état de stabilité structurelle et la lumière éblouissante.

Le second bouquet de faits nous est offert par la tradition spirituelle et nous arrive à travers des études anthropologiques elles aussi suffisamment scientifiques pour se proposer comme des réalités bien établies. Du livre des morts tibétain au livre des morts égyptien, nous avons d’innombrables traditions de toutes les civilisations mais l’illustration la plus probante nous vient de notre propre enseignement occidental et chrétien. De façon très sommaire, on peut évoquer la dichotomie entre l’enfer et le paradis, ce dernier étant précédé par le purgatoire. Comment ne pas retrouver ici les observations médicales de l’obscurité (purgatoire) qui peut devenir cauchemardesque (enfer) ou déboucher sur la lumière (paradis). La Divine Comédie de Dante nous promène magistralement à travers ces différents états et peut nous convaincre de ces associations.

Mais il reste un dernier cadeau, un dernier bouquet, qui vient parachever la démonstration et la rendre familière. Il s’agit des pratiques des états de conscience modifiés. J’ai décrit ailleurs très minutieusement des vécus d’hyperventilation (pneumanalyse) et d’isolation sensorielle (tanking). On peut ajouter les expériences de transe giratoire (TTT), ou tout simplement celles de vécus émotionnels intenses en socio-somatanalyse (Meyer, 1986) ou… dans l’orgasme. Ces pratiques, qui nous viennent des rituels religieux pour certaines, sont maintenant des pratiques somatothérapiques qui offrent la rigueur des méthodologies contrôlées et le sérieux des théorisations scientifiques telles qu’elles ont cours en médecine. Or ces pratiques nous font accéder régulièrement à des vécus analogues aux états de mort imminente et à des expériences proches des enseignements traditionnels. Elles nous promènent à travers le long tunnel noir qui débouche sur la blancheur libératoire. Ces pratiques nous rendent ces expériences familières ; elles nous permettent de les apprivoiser pour les rendre positives. En effet, le tunnel est d’autant plus long, l’obscurité est d’autant plus noire et l’angoisse d’autant plus forte que le patient contrôle, résiste, s’oppose à l’événement nouveau (modifications de l’homéoesthésie par l’effet de l’hyperventilation). L’accès à la lumière est d’autant plus rapide, apaisant ou carrément orgasmique, que le lâcher-prise se fait profondément, progressivement ou brusquement. Il s’effectue un véritable apprentissage de ces attitudes qui ressemble beaucoup aux enseignements traditionnels. Nous en déduisons que la mort est l’extase suprême.

L’insistance sur la scientificité de ces faits est intentionnelle et doit nous permettre d’approcher la mort avec les attitudes bénéfiques de la tradition et avec la raison de l’Occident moderne. Il n’y a plus de rupture entre les deux façons d’envisager la vie et le monde. Il n’y a pas lieu non plus de vivre la mort plus mal aujourd’hui que hier. En effet, les pratiques de la Présence Juste nous montrent le chemin de la belle mort et la théorisation somatologique nous en fait comprendre les mécanismes. On peut en déduire ici ce qui fait des passages « justes » d’une étape de vie à l’autre. L’ajustement sans trop de heurt se fait à deux conditions : le sujet concerné doit être « présent », ouvert aux changements qui surviennent ; l’environnement doit être « suffisamment cohérent » avec les capacités du sujet.

Actualité

Au-delà de l’espace, du temps et de la causalité la réalité universelle, intemporelle et essentielle

 

Emmanuel Kant, l’un de nos philosophes fondateurs ; nous a asséné ses trois a priori : l’espace, le temps et la causalité. La civilisation occidentale a acheté et apparemment prospéré sur ces rationalisations, générant fric, flic, clic et crime climatique. Au sein de ce meurtre de la vie se niche aussi la trahison des psys. Faut acquiescer, argumenter, valider avec clinique, statistiques et lapin neuroscientifique. Progrès : ce dernier ne sort plus du chapeau mais de l’IRMf.

L’espace, le temps et la cause, çà cadre, çà structure, çà rend conscient et efficient. Mais on n’a qu’une terre, le temps presse et tout le monde est en cause. Pendant ce temps, dans tout l’espace, çà cause, comme le témoigne Hulot. (Aujourd’hui, 4 septembre 2018, le journal Le Monde publie : « L’appel de 200 personnalités pour sauver la planète : le plus grand défi de l’histoire de l’humanité ».

En face, chez nous, c’est universel, intemporel, essentiel. La révélation EMIque (Expérience de Mort Imminente) concerne les huit et bientôt onze milliards d’humains. Elle nous renvoie à la dynamique, à la dialectique et à la transcendance. Le code ontologique est intemporel : volupté, liberté et vérité. Et ces réalités sont essentielles, expérientielles, hors cause. Elles sont ! That’s it. Mais faut y aller quand même, de blog en blog. En ce début de livraison des textes (le premier quart de notre livre), c’est encore élémentaire, mais de blog en blog, on y arrivera, à ces révélations et révolutions.

 

Le texte : Psychanalyse Pléni-Intégrative

Les six positions de stabilité structurelle

La pièce maîtresse du modèle développemental est constituée par le concept d’état de stabilité structurelle. La dénomination est empruntée à la théorie des catastrophes de René Thom, un mathématicien français qui a systématisé jusqu’à un certain point les faits complexes. Cette théorie a apporté à la somatologie un cadre de rigueur que nous découvrirons tout de suite. Pour dire les choses plus simplement, il suffit de reconnaître que chaque étape du développement humain se centre sur un état d’être stable qui caractérise cette étape. Par contre, d’une étape à l’autre, s’impose un processus de complexification déjà évoqué, à la fois épreuve et enrichissement, que nous appellerons catastrophe avec René Thom. Dans ce chapitre sur le développement normal, nous verrons que ces passages peuvent s’ajuster plus ou moins harmonieusement, mais nous les appellerons quand même « catastrophes » pour signifier la perturbation qu’ils représentent, à savoir la perturbation de l’état de stabilité antérieur. Mais laissons au contenu de ces étapes le soin d’illustrer ce processus général.

 

L’homéoesthésie de la bulle primitive

L’être humain commence avec la conception. Le cadre de vie s’y constitue de l’utérus de la mère, de son corps nourricier, de l’ensemble des états bio-physiologiques de celui-ci et de l’enveloppe sonore plus large. Après la naissance, cette bulle primitive se continue par le berceau et la chambre de bébé, par l’autre berceau constitué par les bras et les seins maternels, par le biberon dans la bouche et l’éponge sur les fesses, par les jouets qui traînent alentour et que bébé explore dans sa solitude. C’est cela l’écosystème initial car les humains y participent plus de l’écosystème que d’une relation déjà personnalisée. Cette caractéristique se retrouve dans l’expression des psychanalystes qui parlent du bon sein et du mauvais sein (Mélanie Klein) et de ‘‘donneurs de soins’’(Winnicott).

Ce cadre primitif se présente comme un réfèrent relativement simple, peu compliqué en tout cas. Ce côté rudimentaire permet au petit être, lui aussi rudimentaire, de constituer les premières fonctions, elles-mêmes élémentaires. Si l’anatomie est bien en place, la bio-physiologie accède à la constance des grands équilibres que l’on appelle homéostasie. Il s’agit de faits quantitatifs, ceux-là même que la médecine classique prend en considération. Mais nous, ce sont les constantes qualitatives qui nous intéressent, l’élaboration de ces sensations qui se précisent à l’interface du quantitatif et de l’écosystème. Quand l’un des parents pose sa main sur le ventre gravide, dans un contact haptonomique, le fœtus répond en se déplaçant vers cette main. C’est que l’utérus s’est déjà mis en « eutonie » sous l’effet de ce contact en prolongement, situation que le fœtus commence à « sentir » qualitativement. Les vécus de plaisir et de déplaisir s’installent déjà à travers les états de tension et de détente de l’écosystème utérin.

Le petit être commence à jouer lui-même avec la tension et la détente, le mouvement et le repos, l’éveil et le sommeil. Il met en place des niveaux de sensation différenciés et arrive peu à peu à un niveau optimal de vécu que nous appelons homéoesthésie. La sensation est une réalité aisément définissable par chacun même si elle est difficilement transmissible. Nous pouvons aussi ajouter la dimension psychique qui accompagne ces sensations.

Voilà cette fameuse position de stabilité structurelle, ici dans cette première étape, l’homéoesthésie. Quand le lait calme la faim et rétablit l’homéostasie, l’enfant retrouve son homéoesthésie : il s’apaise, se détend, gazouille, puis s’endort. Un vécu de bon sein s’est constitué qui servira à la gestion ultérieure de l’homéoesthésie. Cet état de stabilité est singulier pour chaque être, donc différent de l’un à l’autre, mais il joue pour chacun le même rôle de structure, de structuration, à cause de sa stabilité même. On peut le retrouver chez l’adulte, comme dans le cas suivant.

 

Clinique

Gertrude est une infirmière de quarante ans qui vit seule et solitaire. Timide, elle règle ses comptes avec ses collègues de travail dans des affrontements imaginaires, le soir, en rentrant chez elle. Ainsi retrouve-t-elle son homéoesthésie. Chaque soir il lui faut son tricot et une émission télé distrayante pour trouver le calme suffisant à l’endormissement. Elle en est toujours à la bulle primitive et à une homéoesthésie rudimentaire, aussi ne supporte-t-elle personne chez elle, ni homme ni copine. Un soir, des cousins éloignés l’ont emmenée au restaurant dans une ambiance sympathique. En rentrant, Gertrude s’est jetée sur le tricot et sur Michel Drucker pour trouver le calme avant de s’endormir. La présence des cousins était une catastrophe, seuls le tricot et la télé pouvaient induire la stabilité structurelle homéoesthésique.

 

La fusion de la matrice mère-enfant et l’attachement

Vers un an, le bébé a besoin d’une personne de référence, celle qui est là, la mère le plus souvent, pour développer le nouveau besoin, l’attachement.

Peu à peu, le sein, bon ou mauvais, se prolonge en une personne bien étrange, en une personne qui a son arbitraire, ses caprices et ses besoins. Dans l’utérus, la nourriture venait à jet continu. Dans la niche sénobrachiale, le lait coulait à intervalles réguliers. Mais voici que cette personne qui s’appelle mère vient à temps et à contre-temps, avec trop ou pas assez de nourriture, avec des gestes tendres ou bourrus, une voix mielleuse ou cassante. Pour bébé, c’est la catastrophe, ça le tire de toutes ses jeunes habitudes, ça le dérange dans l’équilibre de ses sensations.

Si la catastrophe est trop brutale, il s’installe un symptôme, du côté du choc ou du stress ; si la catastrophe se répète trop souvent, il se constitue un syndrome spécifique à cet âge-là, par exemple un spasme du pylore. Mais aujourd’hui, ça se passe relativement bien, la mère est suffisamment bonne et bébé, assez présent. Il se fait un ajustement entre les deux personnes. Tout d’un coup, ce petit enfant, habituellement tendu, lâche prise, s’abandonne aux mains qui le prennent, se love entre le sein et le bras, regarde le visage bienveillant et esquisse un sourire. Une nouvelle sensation l’envahit, une sensation pleine, tonique, de tout le corps. Le regard se fait plus insistant ; la niche entre sein et bras devient délicieuse, douce, attrayante. Des gazouillis réagissent aux mots et des rires répondent aux babils. Le bras perd tout relief musculaire et se transforme en un berceau dans lequel bébé s’enfonce voluptueusement. La fusion s’est installée.

A partir de maintenant, la mère n’est plus systématiquement une catastrophe. Elle l’est de moins en moins, même quand elle vient à contre-temps. L’image est déjà là, par anticipation, et la fusion aussi. Le souvenir réussit à neutraliser l’estomac spasmé depuis quelques minutes. Même quand c’est trop tard, le contact du bras et du sein prolongé par un tendre regard rétablit la fusion. Même quand il y a mise à l’épreuve, la récompense tant attendue en annule la pénibilité.

Qu’est-ce qu’est cette fusion ? Nous n’essayerons pas d’ajouter ici une nouvelle description de ce qui a été tellement magnifié par les poètes, les amoureux, les psychanalystes et les chercheurs de la petite enfance. Nous ne pouvons que proposer l’apport du modèle développemental : la fusion est un état de stabilité, bien structuré, étayé sur l’homéoesthésie primitive à laquelle s’adjoint une certaine tension libidinale, tension qui est due précisément à la présence de la partenaire dans cette matrice à deux. Nous pouvons aussi décliner les différents aspects que prend cette fusion dans les trois dimensions qui s’imposent toujours dans l’approche somatologique :

  • dans la dimension somatique, nous retrouvons la libido et l’éveil énergétique ;
  • dans la dimension relationnelle, s’esquisse la constitution du partenaire humain, de l’autre dans un attachement de plus en plus solide;
  • dans la dimension psychique, se fait la connexion de la libido et de l’objet sous la forme de pulsion et de fantasmes qui la déclenchent.

Ce surcroît de tension viscérale, musculaire et mentale, ajouté à la poussée vers l’objet, constitue un véritable travail. Comme l’énergie est limitée et doit se reconstituer, il y a bientôt retour à l’homéoesthésie primitive, dans le sommeil d’abord. Ce retour à la constance est un autre attrait et nous trouvons là la pulsion freudienne de la conservation du moi. La nouvelle énergie libidinale s’intègre à l’homéoesthésie et l’enrichit.

En ajoutant de l’âge à son développement, le petit enfant apprend à gérer son attachement. Il peut entrer dans cette position de stabilité par un simple regard jeté à la mère, par une représentation mentale évoquée, par un câlin provoqué à n’importe quel moment. Lorsqu’il commence à se déplacer, il cherche lui-même ce contact et gère son comportement pour assurer l’équilibre structurel de la relation fusionnelle.

 

Clinique

Comme thérapeute d’adultes, j’observe cette pulsion dans mes groupes de somatanalyse. Les patients qui y travaillent longtemps passent tôt ou tard par la matrice fusionnelle et cherchent mon contact, mes bras, une étreinte, un bonding. Il le leur faut une à deux fois par week-end. Cela est possible dans le cadre organisationnel de la séance-type. Les deux séquences verbales du début et de la fin de séance offrent chaque fois trois places auprès du thérapeute, l’une par devant dans ses bras et les deux autres par appui de chaque côté. Il s’organise une rotation spontanée, implicite, totalement évidente mais peu apostrophée. Sur les dix-huit participants de l’atelier, les six à huit qui travaillent plus particulièrement dans la matrice fusionnelle organisent ainsi une rotation presque harmonieuse. Cet aspect de la socio-somatanalyse peut paraître incongru et même scandaleux à celui qui n’y accède qu’intellectuellement. Pourtant c’est bien ce qui s’est passé pour tout enfant par rapport aux deux parents et aux frères et sœurs.

 

La protection de la dynamique de socialisation

Les rationalistes et autres phobiques de l’amour formuleront une autre question. Comment ressort-on de cette matrice fusionnelle ? Eh bien, le plus simplement du monde, comme la quasi totalité des sept milliards d’humains. Le développement de l’enfant continue, ses capacités et besoins augmentent, son champ d’action s’élargit. Il s’aperçoit surtout que la relation à une seule personne est malgré tout aléatoire et risquée, même avec la mère et sa capacité fusionnante. En effet il aura largement expérimenté que cette partenaire n’est pas tellement fiable que cela : elle s’absente, est occupée ailleurs, peut-être déjà avec un autre enfant ; elle a ses préoccupations et ses humeurs et, surtout, un mari ! Quelle que soit la jouissance de son contact, il y a quand même toutes les cuisantes séparations.

Et puis il y a les autres partenaires : le père, les frères et sœurs, la grande famille, les invités, les rencontres lors des promenades. Au début, ils n’étaient que des empêcheurs de fusionner en rond. Peu à peu, ils offrent une présence qui, si elle ne vaut pas l’attachement maternel, pallie agréablement à l’absence de la mère. D’abord ils constituent cette catastrophe qui expulse de la position de stabilité mais, à la longue, ils offrent quelque chose de nouveau qui semble tout aussi intéressant : la sécurité par la protection.

 

La théorie des catastrophes de René Thom

A l’occasion de ce nouveau cycle de socialisation, référons-nous à René Thom et à son modèle mathématique. Pour ce scientifique, la position de stabilité structurelle se représente comme un jeu de poulie dont le cadre de vie est la roue motrice et le sujet, une seconde roue entrainée par la première.

 

Schéma 5 : la position de stabilité structurelle

 

Ici, le sujet a bien une vie propre, une dynamique qui le fait tour­ner sur lui-même, mais il n’y a pas de mouvement par rapport à sa position. Il reste sur place, il est stable, structuré par le cadre de vie qui est lui-même stable. C’est ainsi que se représente le cœur de chaque étape de développement : l’homéoesthésie dans l’écosystème, l’attachement dans la matrice maternelle, la protection dans la dynamique familiale. Mais, lors des catastrophes transitionnelles, les cadres changent, les cadres conjointement avec le sujet. La vie évolue et dérange de la stabilité antérieure. C’est la catastrophe. René Thom propose ici le modèle de la came.

 

Schéma 6 : La came ou cycle marqué

 

Empruntons à Michèle Porte, psychanalyste, la présentation de la came et son application aux concepts psychanalytiques. « Sur la partie non marquée du cycle a lieu une variation continue de la distance au centre de rotation — écart spatial -, et de l’énergie — écart énergétique — (on peut imaginer un tel arbre à cames, entraîné par une roue de moulin dans un courant, et entraînant lui-même des marteaux à foulons, ainsi que l’usage le plus anciennement connu de ce dispositif en offre l’exemple). Sur la partie marquée du cycle, au passage du saut de relaxation, la distance au centre et la teneur en énergie baissent brutalement (la tête du marteau dégringole sur le drap). Le saut de relaxation est une transformation irréversible. La réversibilité est assurée par la répétition du cycle (grâce au courant). Intuitivement, nombre de cycles vitaux paraissent relever d’un schéma de ce genre : cycles alimentaire, du sommeil, respiratoire…

 

La protection par l’appartenance à la famille

Sécurisés par ce renfort des sciences dures, nous pouvons revenir à l’enfant et à son problème de sécurité. C’est autour de ce thème que s’organisent les troisième et quatrième étapes de la vie, la première promouvant une sécurité passive ou protection et la seconde poussant à une sécurité active ou puissance.

En évoquant la liquidation du complexe d’Œdipe comme image freudienne de cette nouvelle catastrophe et la période de latence comme troisième position de stabilité, nous réveillons des concordances. Mais il faut se rappeler que le concept de latence évoque la mise en sommeil de la sexualité. Pour nous, il annonce l’apaisement que procure la protection donnée par le groupe familial et social.

Car nous entrons de plain-pied dans le troisième cadre de vie, dans le groupe social que la famille représente en premier. Dès qu’il y a trois personnes en présence, on passe de la matrice affective à la dynamique sociale. Les amants ne le savent que trop bien, eux qui font un enfant pour sceller leur fusion et qui se retrouvent dans une véritable dynamique de groupe dès son arrivée. En fait, sans le savoir, ils veulent passer à la taille sociale pour asseoir une sécurité que l’amour seul ne donne pas.

Quant à l’enfant, il doit traverser cette nouvelle catastrophe pour retrouver sa position de stabilité qui est, ici, de sécurité. Pour cela, il doit entrer dans le fonctionnement de la vie familiale, accepter que cette dynamique à plusieurs le dépasse et s’impose à lui, apprendre à en reconnaître les règles, us et coutumes, et enfin gérer son propre comportement en fonction de cette dynamique groupale.

 

Clinique

C’est seulement à ce prix qu’il accède à la sécurité qui est la raison d’être de tout groupe humain et de toute appartenance à un groupe. Il s’agit d’une sécurité octroyée, passive, sur laquelle l’enfant peut compter du simple fait de son appartenance à ce groupe. L’enfant se sent protégé. Nous n’insisterons pas sur ce vécu bien qu’il soit aussi fondamental que les deux précédents, et bien qu’il ne soit pas aussi magnifié par la psychothérapie, et la psychanalyse en particulier. C’est la raison pour laquelle j’ai mis beaucoup de temps à reconnaître l’importance de ce vécu de protection dans le groupe de somatanalyse. Il y avait toute l’aura du travail émotionnel et de la compréhension analytique. En fait, il y a surtout cette catastrophe groupale à affronter pour y trouver son bien le plus précieux. Tout comme l’enfant, le patient débutant doit d’abord arriver, ouvrir les yeux, tendre les oreilles, jouer de curiosité, pour percer le mode de fonctionnement du groupe, pour percevoir les règles dites et surtout non dites, pour ressentir la culture implicite. Comme l’enfant qui passe plus de temps à établir les règles du jeu qu’à jouer, le patient doit essayer de comprendre la dynamique relationnelle qui sous-tend un échange plus que son contenu. Pis encore, tout comme l’enfant doit expliciter son appartenance au groupe familial, le patient doit montrer patte blanche, faire croire à sa bienveillance, communiquer enfin sa place dans ce groupe.

L’emploi du « il doit » montre la contrainte certaine qui règne dans cette culture de groupe. Ici on ne plaisante plus. C’est l’accommodation ou l’exclusion. La sécurité ne peut pas régner à moins que ça. Par contre un exutoire se met en place, un mode de régulation, l’émotion.

C’est ainsi que j’aime à présenter l’un des aspects majeurs de l’émotion, comme la résultante du conflit qui nait de la rencontre des besoins individuels et des contraintes sociales. Il s’agit chaque fois d’une catastrophe ponctuelle qui doit se résoudre par le vécu émotionnel pour enlever la conflictualité de cette rencontre. Alors peut s’installer le vécu de protection qui est le nouvel état de stabilité structurelle et qui compense avantageusement les contraintes initiales.

L’entrée dans la dynamique familiale pour l’enfant ou dans la dynamique socio-somatanalytique pour le patient nous montre qu’il s’agit d’une espèce d’apprentissage, d’une élaboration, de l’acquisition de réponses aux questions posées par la catastrophe. L’épreuve accouche de savoirs, de savoir-faire, d’habiletés, des fameux « skills » des anglo-saxons. Depuis le début de la somatologie, nous proposons le concept « d’attentionnel » pour désigner ce processus. Ici, nous voyons mieux de quoi il s’agit.

Chaque étape de développement génère un programme de gestion particulier à cette étape, avec un ensemble de « skills » spécifiques. Le vécu de stabilité se décompose en deux parties, en une partie « essentielle » liée aux messages et stimuli du moment et en une partie « attentionnelle » qui comprend les programmes de gestion spécifiques à l’étape. Ce sont ces programmes qui font « structure » et assurent la stabilité du moment alors que les messages, eux, sont instantanés et entraînent une certaine labilité de l’être. D’étape en étape, les programmes de gestion s’additionnent et se cumulent ce qui donne la nouvelle couleur du vécu de chaque étape.

Mais poursuivons cette exploration des positions de stabilité et franchissons une étape importante, d’autant plus importante qu’elle est généralement oubliée par la littérature psychothérapeutique. Il s’agit du passage de la première partie de la vie qui est largement réceptive et passive à la seconde partie qui se caractérise par l’activité et la prise de responsabilités. Freud a marqué ce passage par le meurtre du père et la constitution du groupe social là où les sociétés traditionnelles inscrivaient l’initiation. Il s’agit évidemment de l’accès à la vie adulte.

Actualité

Trump est-il psychotique ?

 

Ma dernière actualité a abordé Trump comme marqueur de la société actuelle. Il incarne le fric, le flic, le clic (tweet) et le climatique. De quoi semer la panique. C’est fait, et personne ne réagit.

Moi aussi j’étais comme médusé et figé. Je pinaillais autour d’un trouble de la personnalité, en clivage évidemment. Eh bien non ! Il est psychotique, en dissociation.

Voila quelques années, j’ai intégré l’écologique dans la psychopathologie. Voici :

 

Les écoloses : les six formes

 

Le concept d’écolose, terme construit comme névrose, psychose ou sociose, regroupe les actes préjudiciables à l’environnement, les attitudes anti-écologiques ainsi que les réactions pathologiques produites par les dégâts écologiques. Les écoloses se déclinent comme les socioses et prennent place à côté d’elles. En effet c’est l’adulte socialisé qui en porte la principale responsabilité. En voici la schématisation sur le modèle ontopathologique puis des illustrations.

Tableau 12 : les six formes d’écolose

 

Ecopsychose : le déni quasi psychotique de la responsabilité humaine dans le changement climatique ; exemple : Georges W. Bush lors de son premier mandat ; (et Trump)

 

Ecopathie : activité délibérée, importante, aux seules fins de profits personnels contre la nature et la planète ; exemple : les capitaines d’industrie et actionnaires hyperpollueurs ;

 

Ecodélinquance : actes bénins et répétitifs préjudicialbes au climat (vous et moi !)

 

Ecophobie : anxiété liée aux menaces du climat ; par exemple le tout récent « syndrome d’hypersensiblité chimique multiple » que des petits malins promeuvent pour récupérer les victimes anxieuses ;

 

Ec’obsession compulsive : comme d’aller se terrer au fin fond des vallées vosgiennes pour échapper à la pollution et de refuser d’enfanter pour ne pas jeter de nouveaux êtres dans la tourmente climatique ;

 

Eco-lancolie : il faut entendre « mélancolie », trouble de l’humeur grave provoquée et stimulée par la fournaise apocalyptique subie réellement ou fantasmée sinon délirée.

 

Est-ce sérieux ? Oui, très ! Et les pointes d’humour qui émaillent ces illustrations sont plutôt noires. Ça ne fait pas rire, au contraire. Il me semble important de pathologiser aussi les manquements envers la planète comme envers la société. Il ne suffit plus de fixer une simple amende à l’écopathe, amende qui n’atteint pas le dixième du bénéfice que tire ce pervers de ses transgressions. Et moi, qui joue à la bourse des valeurs ?

Récapitulons la liste de nos nouveaux malades : écotiques, écopathes, écolinquants, écophobiques, écot.o.c., écolancoliques ! (Meyer 2012, Nouvelles Pathologies Psy, p.266-268)

Quinze jours après la présentation à mes élèves médecins de ce nouveau chapitre de l’ontopathologie, quelqu’un récidive et fait des actes de pollution des péchés, du véniel au mortel. Et c’est qui ? Le pape.

Eh bien, il y est, le Trump, écopsychotique et en péché mortel. En effet, quand on nie l’évidence absolue du changement climatique et l’aggrave de façon criminelle, il s’agit d’un délire chronique et d’une crise maniaque. Çà deviendrait une psychose schizo-affective. Vivement qu’il déprime ! Mais il s’en fout, de l’enfer, comme du four climatoire. Et vous et moi ?

 

LA PSYCHANALYSE PLENI-INTEGRATIVE (suite)

 

L’Hum’un, trois, six, deux

 

Qu’est-ce qu’être Humain ? C’est la question à sept milliards de réponses. Il y a néanmoins des approches possibles et nécessaires, phénoménologiques, purement descriptives et néanmoins opérationnelles. Notre théorème en est une, simple et efficace ;

  • l’humain est un, en soi ;
  • il se situe dans trois positions relationnelles :

en groupe, couple et/ou solo ;

  • et se développe en six étapes de vie ;
  • grâce au changement que permet le jeu des deux pôles, structurel et fonctionnel, opposés et complémentaires.

Cette systématisation de l’être, et même mathématisation, a quelque chose d’évident. Nous tenons néanmoins à l’argumenter : d’abord en la retrouvant dans la métapsychologie freudienne ; ensuite en en faisant la trame de la cure ; finalement en la représentant sur notre modèle structuro-fonctionnel et ses déclinaisons en autant de schémas. Nous avons déjà vu certains tableaux. Nous les trouverons tous au fil des pages. Mais voici son application en séance exploratoire d’un nouveau cas et comme fil conducteur de la cure.

 

Le modèle de la cure

Il faut évoquer un dernier bonheur qui découle de la synthèse des quatre topiques holantropiques. En effet, il restait un problème que me posent mes élèves, celui du fil conducteur de la cure somatanalytique, qu’elle soit groupale ou duelle. Au début, j’écrivais par provocation que la « somatanalyse était une succession de moments primaires ». Il suffisait de faire se répéter ces moments de réajustement pour arriver peu à peu au rééquilibrage final. Cela reste vrai, même si c’est très imprécis. En fait, cela n’est suffisant que pour un psychothérapeute qui a d’autres fils conducteurs, psychanalytiques, reichiens et/ou comportementaux par exemple.

 

Mes élèves se sentaient perdus, jusqu’à ce que les quatre modèles holantropiques viennent combler la grille de lecture somatologique. Celle-ci part de deux apports directs du patient, de son symptôme ou problème actuel et de son histoire personnelle. Elle continue avec les moyens thérapeutiques décrits : les trois cadres somatanalytiques, les deux douzaines de somatothérapies structurées… Il manquait quelque chose entre les deux. Et voici que ça se fait, avec le modèle somatanalytique de la cure.

 

Tableau 13 : Le modèle de la cure en psycho- et socio-somatanalyse et les quatre topiques holantropiques [de (1) à (4)]

 

Ce modèle montre des cheminements possibles, avec beaucoup d’alternatives. Ils sont plusieurs, ce qui laisse de nouveau beaucoup de place aux spécificités individuelles. Ce schéma montre de façon résumée que les deux apports du patient — symptôme et histoire — doivent s’analyser et se travailler dans le cadre des positions de vie et des étapes de vie et qu’ensuite chacune de ces dernières doit s’analyser et se travailler dans ses deux composantes d’unité et de dualité, de stabilité et de changement.

 

L’implication du thérapeute

Il nous reste à évoquer l’autre caractéristique qui fait liaison de la psychanalyse à la somatanalyse : l’implication du thérapeute. Plus encore que le psychanalyste, le somatanalyste s’engage dans la position de vie que reconstitue le cadre thérapeutique. Il n’introduit pas ses particularités personnelles, surtout pas ses pathologies propres, mais il entre dans le rôle social du groupe, dans l’échange affectif de la relation duelle, dans la complicité initiatique en Présence Juste.

Tout thérapeute est sollicité tour à tour dans ces trois rôles et positions. S’il exerce dans un seul cadre thérapeutique, en relation duelle par exemple, la différenciation des trois états relationnels est difficile pour le thérapeute et encore plus pour le client. Nous savons combien la psychanalyse a peiné à trouver la bonne attitude dans la relation transféro-contretransférentielle, hésitant entre son rejet comme artefact ou résistance et son intégration comme creuset thérapeutique, balançant entre sa désignation comme projection venant du passé et amour présent, opposant les tenants de la neutralité et ceux de la gratification réparatrice.

 

Le psycho-somatanalyste et les « débiles affectifs »

Le psycho-somatanalyste se propose comme partenaire réel et favorise la constitution de la matrice affective grâce à l’élargissement de la communication du verbal au visuel et au tactile. Quoiqu’il arrive à l’analysant, ce dernier se manifeste dans son état d’être affectif, en blocage ou surinvestissement, en relation symbiotique ou en clivage, en superposition ou en juxtaposition, lorsque les trois positions s’étayent. La légendaire peur du thérapeute quant à cette dimension relationnelle se règle dans cette gestion des trois positions. Il doit les repérer, les observer puis y rendre attentif et travailler à leur bonne séparation et à leur respect. Le vrai travail commence, à savoir l’approfondissement de l’affectif. En effet, nous sommes des « débiles affectifs » selon la terrible expression d’Ingmar Bergman. Nous avons libéré notre sexualité, notre spiritualité, notre socialité, mais nous balbutions encore au niveau affectif. Pourtant c’est là que la modernité est en train de jouer sa survie, dans le vécu de l’affectif. C’est là que la simplicité du vécu fait retour. En effet, ce n’est pas dans la fournaise de la projection passionnelle que se situe l’affectif mais dans la profondeur d’un être ensemble tendre, calme, admiratif, égalitaire et simple. Dans l’affectif, on ne veut rien que ce qui est dans le cadre de vie établi, ici le cadre thérapeutique. Dans l’affectif, on se met à parler de choses simples, de la vie quotidienne, des soucis du moment, tout comme de la vie et de la mort, de Dieu et de l’univers. L’affectif devient un état d’être ensemble et, quand il est bien établi, il se fait oublier et laisse aller ailleurs, dans le social avec ses problèmes à régler, dans le créatif avec son développement personnel à assurer. Etre dans la matrice affective, c’est tout sauf un problème : c’est d’y arriver qui en est un. Voilà pour le psycho-somatanalyste.

 

Le socio-somatanalyste « supposé pouvoir »

Le socio-somatanalyste s’implique dans la recherche de protection d’une part, de puissance d’autre part. Dans un premier temps, le participant du groupe demande la protection et tend à l’arracher au thérapeute, le transformant en « supposé pouvoir » au-delà du « supposé savoir » (de Lacan). Lorsqu’il a acquis suffisamment de sécurité passive (protection), il développe sa sécurité active (puissance), dans des agressions mimétiques, avant d’acquérir des habiletés personnelles. Le somatanalyste est tour à tour garant de cette sécurité et partenaire pour la construire ensemble. Cette implication sociale se fait en réaction et non en première intention. C’est là que se retrouve la neutralité du thérapeute. Il n’introduit pas son besoin propre. Il répond aux besoins des patients, ce qui suppose un recul certain par rapport à ses tendances personnelles.

 

Directivité et liberté

Ici on peut toucher du doigt ce qui différencie les thérapies directives et les thérapies analytiques. En employant ce dernier mot, je souligne le fait que la méthode analytique freudienne ne doit pas se concevoir comme l’opposé du directif mais comme quelque chose de plus subtil. Un thérapeute directif n’a pas la possibilité de laisser son patient osciller entre le besoin de protection et l’expression de puissance. En dirigeant la cure, en l’orientant selon son intention théorique, il oblige le patient à entrer dans la passivité et lorsqu’il lui demande d’être puissant, il ne lui laisse que la mimésis comme modèle. De nombreuses somatothérapies sont directives et imposent des indications thérapeutiques spécifiques, en particulier du côté de l’abord symptomatique et de l’efficacité rapide, comme le font les thérapies comportementales et cognitives.

La somatanalyse, elle, se retrouve dans le prolongement de la psychanalyse dont nous avons souligné l’apparent non-savoir. Malgré ses aspects très actifs, ses relations très intenses et ses cadres de travail multiples, elle se situe du côté du non-pouvoir. La psychanalyse a choisi de ne pas savoir à la place du patient. La somatanalyse professe qu’elle ne peut pas faire à la place de l’analysant.

 

Le non-pouvoir et le non-savoir

Ce non-pouvoir remet le patient en face de sa liberté et de son authenticité. Il peut choisir la protection ou la puissance, il peut entrer dans la matrice affective ou la refuser, il peut développer sa créativité ou s’en remettre à l’imitation. Le somatanalyste ne peut pas choisir à sa place. Il propose seulement à l’analysant de se situer dans les cadres de vie correspondants, dans les positions de vie justes et réparatrices. La liberté elle-même est mise sous condition, l’authenticité aussi, dans les conditions du cadre de vie choisi. Combien de patients confient qu’ils ne « se sentent pas eux- mêmes » dans le groupe social, dans le couple intime ou dans la solitude. Ils ne seraient eux-mêmes que dans un lieu de vie très précis, avec telle personne, dans tel contexte, à tel niveau d’énergie, et voudraient se retrouver les mêmes dans tous les autres lieux. C’est là une demande de plus en plus fréquente de la modernité. C’est aussi l’erreur de cette même modernité : être soi varie selon les cadres de vie, l’entourage, l’écosystème. Cet acquis des différents « soi » ne se fait qu’à travers un long travail où se sont expérimentés les différents états d’être, profondément, répétitivement. La longueur des cures somatanalytiques découle de cette durée nécessaire.

La liberté est au pouvoir ce que la complexité est au savoir

Elles n’adviennent vraiment qu’en chaque personne singulière. La pratique somatanalytique garantit la première, la recherche somatologique se fonde sur la seconde. Il aura fallu lâcher prise auparavant, lâcher le pouvoir et le savoir. Il n’y a pas eu d’année 1897 pour la somatanalyse, d’écroulement total de la théorie comme pour Freud. A la rigueur, on pourrait parler de l’année où la première génération de somatanalystes a fait bloc contre la somatanalyse. Ils sont partis comme un seul homme pour se soustraire à la mise en place des trois cadres organisationnels, à la conceptualisation de la topique des positions et à l’insistance sur l’analyticité. L’un a retrouvé Reich, l’autre Lowen et un troisième, un avatar du psychodrame. J’ai accepté ce départ, j’ai assuré la différence, j’ai assumé la perte. C’était le prix de la liberté, de la leur et de la mienne. On s’est retrouvés depuis.

 

Chapitre IV

La topique développementale
et les six étapes de vie

Etats de stabilité structurelle
et catastrophes transitionnelles

 

Que l’être humain soit issu du long développement de l’humanité est maintenant une évidence mais ce n’est que depuis peu, depuis Charles Darwin, qu’on l’appelle phylogenèse. Que chaque être humain soit en développement est une autre évidence, c’est ce qu’on appelle ontogenèse. Mais que ce développement ne s’arrête pas à la fin de l’adolescence, est moins évident et ce sera l’un des apports de ce texte de situer les étapes de la vie jusqu’au grand âge sans oublier la mort. L’on ne discutera pas de l’existence du développement de l’être humain, on ne fera que jeter un nouveau regard sur lui, un regard qui observe un long et lent processus de complexification. Avancer en âge, c’est devenir plus complexe. Pour d’aucuns, cette complexité nouvelle est d’abord une complication, une adjonction de fonctions supplémentaires, de règles de fonctionnement multiples, de responsabilités en plus. Il s’agit de nouveautés à programmer, de contraintes à gérer, jusqu’au stress ou au renoncement. Pour les autres, ces adjonctions sont un enrichissement. En fait, elles sont les deux à la fois lorsqu’elles suivent le circuit complet de l’accommodation (adaptation du sujet aux nouveautés) et de l’assimilation (adaptation des nouveautés au sujet) comme le propose Jean Piaget. Cette complexification s’appelle ailleurs hominisation, socialisation, humanisation. Chez les Dogons du Mali, le nouveau-né n’est pas encore homme ou humain quand il sort du ventre maternel, il ne le devient que vers le huitième jour avec la dation du nom par le groupe social : l’humanisation est aussi une socialisation.

Chaque étape du développement est autant une épreuve qu’une nécessité. Voilà le paradoxe. Pour nous qui situons la mère, puis la famille, puis le groupe social, au départ d’autant d’étapes de vie, le paradoxe est criant : la mère est une épreuve pour le nouveau-né stabilisé dans sa bulle primitive, la famille est une épreuve pour le petit enfant structuré dans la matrice fusionnelle. Ailleurs on parle de castration pour évoquer l’épreuve de chaque nouvelle étape. Pour la psychanalyse, le passage de la matrice fusionnelle à la dynamique de socialisation est une castration, une ablation. Pour Françoise Dolto, il faut même que les parents « donnent la castration » aux différentes étapes du développement de l’enfant. Nous n’irons pas jusque-là, laissant à la vie elle-même le soin d’ordonner le passage des étapes et confiant aux parents la seule tâche d’y accompagner l’enfant. Nous préférerions dire qu’il s’agit d’une « érection » pour rester dans le symbole phallique cher aux psychanalystes et faire un clin d’œil à ce moment clé de la phylogenèse qu’est l’acquisition de la position debout. Chaque nouvelle étape érige l’être humain un peu plus. Même s’il y a épreuve, ou à tout le moins contrainte et stress, ce n’est que pour un enrichissement certain.

 

Les critères de différenciation des étapes de vie

La première vraie question ne tombe qu’ensuite : ce développement est-il continu ou discontinu ? Se fait-il d’un trait ou par phases ? On pourrait ergoter indéfiniment si notre besoin de connaissance et d’opérationnalité ne nous obligeait pas à faire fonctionner la raison qui est discontinue et réductrice par essence. Il y aura donc des phases, des stades ou étapes du développement humain. Tous les auteurs qui se sont penchés sur la question, de Freud à Piaget, en passant par Wallon et Gesell, ont proposé des découpages temporels et/ou fonctionnels du développement humain, chez l’enfant en particulier.

Freud propose des stades liés aux zones érogènes : stades oral, anal, phallique et génital.

Wallon découpe ce jeune âge différemment :

  • stade d’impulsivité motrice (0-3 mois),
  • stade émotionnel (3-12 mois),
  • stade sensori-moteur et projectif (1-3 ans),
  • stade du personnalisme (3-6 ans),
  • stade de la puberté et de l’adolescence (11-16 ans).

Piaget, investissant prioritairement la dimension cognitive, caractérise les stades suivants :

  • stade sensori-moteur, divisé en six sous-stades (0-18 mois),
  • stade de préparation et de mise en place des opérations concrètes, divisé en trois sous stades (18 mois-11/12 ans),
  • stade des opérations formelles, divisé en deux sous-stades (11/12 ans à 14/16 ans). (Bideau 38)

Enfin Gesell nous propose tout simplement une succession de livres qui décrivent l’enfant à des âges bien délimités. Toutes ces propositions, tirées d’une période de la recherche déjà classique, ont eu leur utilité pour la thérapie, la pédagogie, les sciences cognitives et les parents et éducateurs. Les critères de différenciation de ces classifications sont divers, la pertinence des étapes dépend fondamentalement de la pertinence du critère de différenciation.

La somatologie nous propose un nouveau critère, ce qui justifie l’élaboration d’un modèle développemental tout aussi nouveau. Avec sa « topique des positions », elle nous invite à une observation anthropologique et à une vérification clinique qui ont abouti au modèle développemental en six étapes. Il nous reste à expliquer ce choix avant de le fonder par ses apports pour les sciences humaines, la psychothérapie et la nosologie psychiatrique.

 

Schéma 4 : Le modèle Ontogénétique

 

Le critère relationnel

Le critère de différenciation est celui du cadre de vie, des trois et seulement trois milieux distincts que sont le groupe social, le couple affectif et l’écosystème environnant. Vu du côté de la personne, cela donne la situation en groupe, en couple et en isolement (et la famille entre groupe et couple). La notion de « position de vie » ajoute à chaque cadre une fonction spécifique : respectivement la dynamique sécuritaire, la fusion affective et la créativité individuelle. Nous arrivons ainsi à des entités réelles, stables et opérantes, comme nous le montreront les études à venir. Pour le moment, il nous suffit de souligner les qualités intrinsèques de ce critère situationnel et positionnel.

Il s’agit d’abord d’un élément matériel et objectif. Le groupe, le couple et l’isolement, ça se distingue aisément. Si l’on objecte que l’on peut être en couple dans un groupe et solitaire même à deux, il suffira de définir la prévalence d’une position donnée. On peut privilégier l’univers créatif bien qu’on soit à deux. On ne voit que le couple même dans un banquet. Ici fait retour toute la complexité de l’homme, complexité qui est la chance de l’humaniste et la malchance du scientifique. Notre critère ne dépend donc pas d’une théorie a priori comme le fait le critère des zones érogènes de Freud. Il ne rend probablement pas justice à toute la richesse du fonctionnement humain, mais cette limite est le garant même de son objectivité. N’oublions pas qu’il s’agit du critère relationnel : seul, à deux, à trois et plus ; 1 à 2 à ≥ 3 et ça continue par ≥ 3 à 2 à 1.

Le critère des trois cadres et positions de vie, redupliqués en six étapes développementales, trouve une très grande pertinence dans sa capacité à se référer à des modèles scientifiques. Nous mettrons en œuvre un référent aussi prestigieux que la théorie des catastrophes. Certes notre modèle comprend une part de science « molle », tout simplement parce qu’elle est « humaine », mais il se fonde de façon « exacte » dans les mathématiques. C’est la matérialité même de notre critère qui permet cette rencontre avec les sciences dures. Notre critère de différenciation est tout autant pragmatique. Il se réfère à un lieu d’observation totalement adéquat avec les trois cadres organisationnels des nouvelles psychothérapies : en groupe, en couple et en solitaire. C’est ainsi que les trois formes de la somatanalyse, socio-, psycho- et éco-somatanalyses, constituent de véritables laboratoires expérimentaux, non seulement pour l’observation de ce qui s’y passe mais aussi pour la vérification des hypothèses.

 

Mots clés : Ecoloses, Ecopsychose, Ecopathie, Ecodélinquance, Ecophobie, Ec’obsession compulsive , Eco-(mé)lancolie 

 

Actualité

 

Vacances à Chamonix. C’est là que j’écris. A Lipsheim, je pense, et bichonne mes centaines de chênes. J’ai aussi préparé les prochains blogs dont le 11.

On y trouvera « la topique de l’unité : être soi » ainsi que la façon d’y arriver : « l’expérience plénière ». Deux choses pour actualiser ces propos : l’EMI est l’une des expériences fort médiatisée. C’est le thème de mon écriture actuelle. Il est tellement riche et complexe que je crée des couvertures à gogo pour ce nouveau livre, le quinzième ou seizième ? No Lo So. En voici deux de ces essais.

 

Dr. R. MEYER

 Qu’est ce qui fait l’humain ?
l’OntoCode

Qu’est ce qui le révèle ?
l’EMI
Expérience de Mort Imminente

Comment y accéder ?
la Psychanalyse Pléni-Intégrative

Et y demeurer ?
l’OntoSynthèse

 

Dr. R. MEYER
psychiatre, dr. en anthropologie, écrivain

l’INCONSCIENT
enfin révélé par l’EMI
l’Expérience de Mort Imminente/Initiante
et l’ONTOCODE
le logiciel universel de l’humanité

 

Chamonix, lecture. Anita Moorjani (Revenue guérie de l’au-delà : Une NDE m’a sauvée), une nouvelle guérison miraculeuse (d’un Hodjkin en phase terminale), après celle d’Eben Alexander (d’une méningite à escherichia coli, prétendument mortelle) miracles dû à l’Expérience de Mort Imminente (EMI). Je les citerai longuement dans le nouveau livre. Mais même deux hirondelles ne font pas le printemps. Ces deux « expérienceurs » mettent en avant leurs guérisons comme à Lourdes. Çà fait vendre leurs livres. Certes, j’attribue aussi une fonction thérapeutique à l’EMI mais de façon plus large : elle guérit du trauma et fait sortir du coma. Et là nous avons des millions d’hirondelles ! Médicalement parlant, nous ne savons pas précisément si c’est l’EMI ou le coma lui-même qui soigne. Le coma, c’est comme de se mettre sous la couette pour se soigner. Affaire à suivre. Parce qu’il ou elle mobilise les ressources fondamentales : volupté, félicité et agapé. Tout comme nos pneumo-analyses et Méditations Pleine Présence. Quant au blog qui suit, il annonce tout cela avec « l’être soi » et « l’expérience plénière » que nos deux expérienceurs décrivent fidèlement avec beaucoup d’émotion.

Chapitre III

 L’Hum’un trois six deux
Le théorème de l’Humain

Freud a connu une période créatrice extrêmement féconde de 1910 à 1914. Après la longue gestation de la toute nouvelle psychanalyse, de 1897 à 1910, pendant laquelle il définit surtout les outils de travail, à savoir l’analyse des rêves, l’inconscient, le complexe d’Œdipe et le lapsus, Freud s’attelle aux concepts théoriques plus élaborés qui lui permettent d’embrasser tous les fonctionnements humains et sociaux. En 1910, il tombe sur le « principe de réalité » qui vient faire contrepoids à la sexualité toute puissante, et introduit la socialisation de l’enfant. En 1912, il écrit Totem et Tabou pour marquer le passage de l’adolescence à l’âge adulte et de la horde sauvage à la civilisation, grâce au meurtre du père. En 1914, comme pour amorcer le cataclysme de la première guerre mondiale, il développe le concept de narcissisme primaire et s’intéresse à la première période de vie, d’avant l’Œdipe. La rupture de 1897 a provoqué un vide qui se révèle maintenant d’une fécondité extrême. C’est ce qui se passa pour la somatanalyse. Une créativité foisonnante vient parachever ce qui semblait épars et en suspens jusque-là.

 

De la topique des positions à la topique du développement
La topique des positions a rapidement engendré le modèle du développement de l’être humain en six étapes. Il suffisait de lire attentivement le schéma des 3 positions et y ajouter le redoublement de leur occurrence, en sens inverse, une première fois de la conception jusqu’à l’adolescence (solo, duo, socio), une seconde fois du début de l’âge adulte jusqu’à la mort. (socio, duo, solo)

Tableau  9: Les étapes du développement de l’être humain

Ce nouveau modèle de l’ontogenèse s’est rapidement enrichi des caractéristiques associées. Le tableau suivant rappelle cette créativité.

Tableau 10: Les caractéristiques des étapes de la vie

La naissance de ce modèle de développement ne découle pas d’une observation naturaliste de mes trois enfants comme le fit Piaget avec les trois siens ni des œuvres d’un quelconque laboratoire de psychologie de l’enfant. Elle est mathéma­tique, topographique, logique. C’est un modèle qui l’a engendrée, le modèle structuro-fonctionnel que j’ai créé à partir de la clinique et de l’anthropologie, et qui est devenu autonome. L’intelligence artificielle existait déjà !

L’apprenti-sorcier a perdu la maîtrise de son œuvre qui continue à créer d’elle-même. Il ne reste plus qu’à tester le résultat, qu’à le jauger et le valider.

Il faut d’abord essayer de le falsifier, ce modèle, selon les bonnes manières scientifiques introduites par Karl Popper. Parce qu’il existe d’autres modèles du développement de l’être humain, des modèles bien établis, socialement reconnus à défaut d’être scientifiquement prouvés. J’ai relu Wallon, Piaget, Freud, Gesell et d’autres. Je me suis plongé dans les sommes qui répertorient la bonne douzaine d’autres modèles actuellement pertinents. Allaient-ils réduire à néant ce nouveau prétendant à faire modèle ? Après les premières frayeurs, une évidence s’est faite jour, une conviction qui s’éloignait tout autant du triomphalisme naïf que d’une timidité orgueilleuse. En réalité, il n’existe pas de stades de développement suffisamment distincts pour faire une unanimité scientifique. Il existe trop de paramètres qui évoluent selon des chronologies trop différentes pour marquer des scansions remarquables. A la limite, il n’y a pas de stades du tout. Aussi les auteurs de modèles se réfèrent-ils à l’un ou l’autre de ces paramètres pour les isoler et construire des étapes différenciées autour de leur seule chronologie particulière. Piaget s’est référé au développement co- gnitif, Freud à la dimension libidinale et Wallon aux processus tonico-moteurs. Et pourquoi ne se fierait-on pas aux positions de vie et donc à la dimension relationnelle ?

Tout modèle du développement ontogénétique présente donc une part d’arbitraire, aussi doit-il au moins être opératoire, servir à quelque chose, induire du neuf. C’est ce que mes textes ont fait à différents niveaux, en particulier cliniques (Meyer 2011, 2012). Il est un autre acquis qui me paraît tellement important que je n’ai pas pu ne pas l’évoquer déjà ci-dessus, c’est celui de la relecture de l’œuvre de Freud à la lumière du modèle ontogénétique.

Il est une caractéristique qui est reconnue par tous ceux qui ont approfondi l’œuvre théorique de Freud, c’est celle de sa richesse et de sa diversité qui va jusqu’à risquer l’incohérence et la contradiction. Nous avons longuement décrit la rupture de 1897. Il y a d’autres ruptures théoriques avec, concomitamment, des scissions avec des élèves. C’est ainsi qu’en 1920 l’introduction de la pulsion de mort sépara l’école psychanalytique en deux camps selon l’acceptation ou le rejet du nouveau concept. Reich et, dans une moindre mesure, Ferenczi, seront dans le deuxième camp. Heureusement qu’en 1897 Freud était seul sans cela il aurait désespéré toute son équipe, son seul allié étant déjà à distance, à savoir son maître Breuer.



L’œuvre théorique de Freud et les six étapes ontogénétiques

Durant son demi-siècle de recherche théorique, Freud a investi successivement des thèmes différents et certains de ses historiens définissent des périodes précisément caractérisées par la prévalence de chaque thème. On peut faire une lecture de cette oeuvre à partir du modèle ontogénétique. En d’autres mots, Freud aurait approfondi le processus central de chacune des différentes étapes de ce développement, chacune d’entre elles se spécifiant par des caractéristiques propres et appelant une théorisation différente. Certes, notre maître n’a pas suivi la chronologie du développement de l’être humain, mais un ordre personnel qui possède néanmoins une logique certaine. Voici le rappel de ce cheminement :

Tableau 11: les six étapes du cheminement théorique freudien plus une, en regard du paradigme holantropique.

On peut même ajouter une dernière étape à partir de 1923. Les six étapes étant mises en place, il se développe un travail synthétique global. C’est ce qui se réalise avec la deuxième topique, structurale, des moi, ça et surmoi, qui transpose les positions de vie dans leur représentation intrapsychique :

moi                = bulle individuelle, solo ;

ça                   = matrice affective, duo ;

surmoi          = dynamique sociale, socio.

Cette nouvelle lecture de l’œuvre de Freud élimine toute incohérence et surtout toute contradiction dans cette oeuvre. Les concepts successifs ne sont plus confrontés les uns aux autres mais s’agencent comme des temps développementaux différents, spécifiques. Le mérite de l’auteur ne fait que croître et sa probité scientifique en ressort grandie puisqu’il a accepté la contradiction apparente et même la rupture avec des amis chers. Quant à nous, cette relecture de Freud nous sert de validation de notre propre modèle. Comme nous le verrons plus loin, l’ensemble apparaît tellement cohérent et logique que nous en faisons un argument fort qui milite en sa faveur. Il reste maintenant à utiliser cette grille de lecture dans la pratique quotidienne. L’exercice n’est pas simple parce que les anciennes références sont tenaces. Mais les intuitions jaillissent avec fulgurance.

 

Clinique

C’est ainsi qu’une élève en psycho-somatanalyse a l’habitude de se retirer longuement dans sa bulle individuelle, silencieuse, sans communication visuelle, cherchant une espèce de bien-être à un niveau quasi physiologique. Elle m’a répété à plusieurs reprises qu’elle m’admirait pour mon œuvre mais qu’elle n’avait pas de transfert ! Je lui proposais alors d’être juste là, calmement, dans la relation, dans la matrice affective ! Mais elle ne pouvait pas concevoir cette situation. L’affectif à lui tout seul ne pouvait pas justifier une séance de somatanalyse. Voici qu’un jour elle entre dans une haine profonde contre moi, haine qu’elle exprime. Après un bout de temps je sens que cette haine correspond à ma seule présence qui l’obligerait à passer de la bulle primitive à la matrice fusionnelle. Elle devrait me regarder, m’accueillir, s’ouvrir, accepter le dérangement que constitue ma présence et le transcender dans une certaine fusion. C’est cela qu’elle refuse et qui provoque sa haine. Je lui en fais l’interprétation, elle peut l’accepter et dépasser sa haine. Un peu d’amour filtre de son cœur, de son corps, par ses yeux.

En fait, la topique des positions et la topique du développement pourraient sembler déconnectées de la base corporelle qui fait la richesse de la somatanalyse. Mais ce n’est qu’apparence : en effet au moment même où le modèle structuro-fonctionnel m’a gratifié des étapes du développement, les hasards de l’édition m’ont apporté le livre de Michèle Porte et son essai d’application de la théorie des catastrophes à la psychanalyse. En attendant la présentation détaillée de celte œuvre, il suffit d’évoquer les deux concepts clés de la théorie de René Thom : la « stabilité structurelle » et la « catastrophe ». La perfection de la formulation mathématique des deux concepts m’a poussé à les associer aux deux processus que j’avais mis au cœur de ma pratique et à la base de mes théorisations : le moment primaire et la dialectique structuro-fonctionnelle.

 

La topique de l’unité : être soi

Ce qui m’avait attiré d’emblée vers les techniques corporelles c’étaient leurs modes d’expression et de communication intenses, à savoir le cri, le toucher et la dynamique de groupe. Ces moyens d’analyse et de thérapie ne pouvaient que donner accès au cœur du processus de guérison, à savoir au vécu d’unité de soi et à la pratique du changement. Le vécu d’unité est d’abord une expérience. C’est lui qui m’a émerveillé pendant ma propre thérapie et c’est lui qui constitue une véritable révélation pour mes patients et élèves. Même un atelier de démonstration lors d’un congrès suffit à faire vivre cet état d’être harmonieux à quelque médecin ou psychologue sceptique, lui faisant dire qu’il n’a jamais connu pareille plénitude. Dans mon cheminement personnel, j’ai ressenti la force d’une affirmation personnelle que je pouvais clamer au milieu d’un groupe et même à mon maître Casriel. Lors d’un atelier, j’ai pu exprimer que j’étais aussi important que lui avec une conviction qui se confirme aujourd’hui. Très rapidement, la même intensité de vécu s’est glissée sur le matelas el dans le travail plus douloureux sur mes peurs, mes humiliations d’enfant, mes colères de jeune adulte. Malgré la souffrance, l’habitation totale de ces émotions à travers le cri et les gestes représentait une valeur en soi, se suffisant à elle-même. Et quand j’ai pu me trouver dans des bras accueillants, respectueux et tendres, pour une étreinte prolongée, la douceur de cette nouvelle émotion évacuait toute pénibilité pour ouvrir à un présent de totalité et d’atemporalité. Ces différentes situations se retrouvent de préférence dans le groupe de socio-somatanalyse, en relation. Les mêmes vécus d’unité s’imposent dans les exercices d’éco-somatanalyse, que ce soit lors de la danse cathartique dans le noir ou lors du travail respiratoire. Tout d’un coup, ou peu à peu à d’autres moments, le corps se ressent dans une globalité qui fait circuler les sensations les plus délicieuses de haut en bas et de l’extérieur à l’intérieur, jusqu’à dépasser les limites anatomiques pour redessiner un autre corps expansé, épanoui, ébloui. On sort de là avec une conscience de soi comme on ne l’a jamais eue et avec une conviction d’exister qui déplace des montagnes. Ces expériences d’unité se sont répétées régulièrement pour mes patients et constituent l’ordinaire du travail somatanalytique. Il aura fallu les comprendre et les théoriser en priorité. Je m’y suis attelé très rapidement pour en faire mon premier grand texte théorique dans Le corps aussi (1981) et j’ai repris l’étude de ce processus d’unification à plusieurs reprises avec des éclairages différents.

 

Le moment primaire
(rebaptisé « expérience plénière »)

 La première approche a été freudienne, bien évidemment. Je me référais à la catharsis de Breuer et à la citation rapportée ci-devant que je développais aussitôt :

« Le moment cathartique est le moment de guérison du symptôme hystérique. Trois éléments concourent à cet effet :

  • le souvenir de l’incident déclenchant,
  • l‘affect lié à ce dernier,
  • l‘expression verbale du souvenir et de l’affect.

La présence de ces trois éléments constitue la première condition de survenue. Il en existe une seconde aussi importante, à savoir la simultanéité d’occurrence de ces trois éléments : le souvenir s’étoffe d’émotion et l’émotion s’exprime en paroles, simultanément ». (Meyer, 1982, p. 62)

Après avoir retrouvé les mêmes approches chez Freud, Ferenczi, Casriel et Janov, je généralisais ce moment d’unification en un « moment primaire » qui fait connecter les trois fonctions internes (impression, expression et compréhension) avec les trois réalités ex­ternes, les réalités corporelles, écosociales et psychiques. L’unité de l’essence est aussi une connexion avec l’existence. Quatre années plus tard, j’ajoutais.

« Il faut aller plus loin dans la qualification de ce moment qui, au-delà de la guérison, est aussi le mécanisme de « l’être soi », du « bien-être ». Cette intégration crée un nouvel état. La globalisation des fonctions est différente de leur simple somma­tion, elle innove. Cet état de complétude est celui-là même que Freud craint en tant que « sentiment océanique », que d’autres recherchent comme moment d’illumi­nation, d’extase, d’amour, de nirvana. Il n’est pas possible de le conceptualiser. Seuls les poètes, les mystiques et les romanciers s’en ap­prochent. Il est chaque fois unique et original, ne se laissant pas comparer. Mais ce moment n’est pas nécessairement aussi grandiose que le laissent miroiter les notions d’océanique, d’ex­tase ou d’illumination. La mère avec son enfant, l’enfant pas­sionné par son jeu, le musicien avec son instrument, le menuisier lissant la planche, le thérapeute à l’écoute, tous ces moments privilégiés et quotidiens peuvent être pleins, primaires, cathartiques. » (Meyer, 1986, p. 207).

 

Extension unifiante et extension situante

Je m’intéressai aux moyens qu’utilisaient les innombrables thérapies pour faire accéder au moment primaire, à l’unité de l’être et à la joie de vivre. En considérant que ce processus était un mouvement d’expansion de l’être, j’en arrivai à l’envisager dans deux mouvements précis, opposés et complémentaires. Un premier mouvement relie les deux grandes dimensions psychique et somatique de l’être : c’est l’extension unifiante. Des pratiques comme la relaxation de Schultz, les postures bioénergétiques ou la respiration élargie jusqu’au ventre, induisent cette extension psycho-somatique. Le second mouvement relie la personne à son environnement/entourage, c’est l’extension situante. Les pratiques relationnelles, surtout celles qui travaillent avec le transfert et dans la matrice affective, connectent le patient avec le thérapeute et/ou le groupe et induisent une unification relationnelle. Mon expérience des principales pratiques à la fois unifiantes et situantes m’a amené à postuler un processus quasi nécessaire : au moment où l’une de ces extensions se faisait, elle déclenchait, tel un réflexe, l’extension complémentaire et, par conséquent, l’expansion globale du moment primaire et de la catharsis. Ce démembrement du processus thérapeutique en deux mouvements distincts est utile. Il situe d’abord chaque pratique par rapport à son mode d’action principal et permet de bien en poser l’indication. Il montre aussi qu’une pratique très simple et bien structurée, comme la relaxation de Schultz par exemple, peut déboucher sur un moment primaire, cathartique, et profondément thérapeutique.

 

Présence Juste

Ce n’est pas un hasard si je me suis intéressé à cette époque à un certain nombre de pratiques de détente, d’épanouissement, de présence et de prise de décision. Un jour je me suis retrouvé sur un télésiège à près de cinquante mètres au-dessus de la neige, coincé sur place pendant une demi-heure. J’ai appelé les différents trucs à la rescousse pour échapper à l’angoisse et, le temps que la mécanique soit réparée, j’avais assemblé les pratiques du bien-être en un puzzle qui s’appela, sur le champ (de neige) « Présence Juste ». Il s’agit d’une thérapie structurée, et même d’un exercice à pratiquer tout seul, qui repose sur les principes du moment primaire (simultanéité des fonctions, connexion avec les réalités externes) à travers les extensions unifiante et situante. La Présence Juste est devenue la Méditation Pleine Présence dans ‘‘La Pleine Présence, une méditation basée sur les 12 principales psychothérapies’’ (Meyer 2013).

 

La topique de la dualité : la dialectique du changement

L’autre révélation de la somatoanalyse est celle du changement. Autant les vécus d’unification sont des modifications importantes, même si elles ne durent pas nécessairement très longtemps, autant les changements réels et prolongés sont nombreux et parfois rapides. Cela commence par le fait qu’un atelier de deux jours rend quasi tout le monde dynamique, gratifiant d’une énergie réelle pour deux à trois jours au moins, ce qui suffit pour introduire des modifications objectives dans la vie quotidienne, professionnelle ou privée. Cela continue parfois par les conséquences douloureuses et angoissantes de ce changement. La médecine officielle nous reproche ces excès. Il y a une vingtaine d’années, on recherchait ces réactions fortes. Aujourd’hui la mode en est de nouveau passée.

Ceci nous ramène cent ans en arrière, à Breuer et Freud. Avec la catharsis, Breuer provoquait des changements intenses et profonds. En créant la psychanalyse, Freud passait à une forme douce de thérapie. Breuer faisait exploser l’émotion, Freud épluchait patiemment les couches de l’oignon, celles des résistances et défenses, pour accéder au cœur… où il restait parfois encore un peu d’émotion ! Moi-même, j’ai donné dans l’intensité socio-somatanalytique, pour privilégier tout autant la douceur de la psycho-somatanalyse. Quand je me rappelle que j’ai failli en rester paraplégique parce qu’un gros malabar m’avait sauté dessus alors que j’étais en roulé-boulé arrière sur la nuque, j’apprécie de travailler dans la matrice affective après avoir tant tenté l’émotion agressive.

Toutes ces petites histoires et grandes observations nous amènent au cœur du changement. Car le changement se fait dans la dimension dialectique, dans l’interrelation des deux grandes fonctions évoquées dans toutes ces histoires de vie, du vécu et de sa structure, du contenu explosif et du contenant à éplucher, de l’essentiel et de l’attentionnel. L’essentiel est du côté du réceptif et du passif, c’est un aggloméré des trois fonctions sensitive, émotionnelle et intuitivo- imaginaire. L’essentiel, c’est aussi le vécu, l’événementiel, le fonctionnel, le jouissif. L’attentionnel est du côté de la réponse et de l’action, un aggloméré d’attention, de régulation et de tension. L’attentionnel, c’est le stabilisant, le structurant, le sécurisant. Quant au changement, il joue sur l’interrelation des deux. Dans l’état de stabilité structurelle, les deux superfonctions s’accommodent d’une relation stable. Dans le changement, leurs relations se modifient : l’essentiel reprend le dessus, l’attentionnel doit en céder.

Schéma 3: Le modèle structuro-fonctionnel

 

Quant aux méthodes thérapeutiques, elles travaillent préférentiellement avec l’une ou l’autre superfonction. Breuer faisait monter l’essentiel en puissance jusqu’à l’explosion, laissant parler la patiente librement, la gratifiant d’une présence fidèle et affectueuse. Freud amadouait l’attentionnel en l’épluchant couche par couche comme un oignon. Mais Ferenczi et Reich ne trouvaient plus rien de vital derrière la dernière feuille, alors ils sont revenus à la catharsis de Breuer. Ils ont recommencé à nourrir l’essentiel par la mise en acte, le contact tendre, la respiration dynamisante ou l’accumulateur d’orgone. Les uns remplissent le contenu pour faire éclater le contenant, les autres affaiblissent le contenant pour libérer le contenu.

Ces leçons de l’histoire et les observations cliniques de la somatanalyse ont rapidement amené des concepts théoriques. En fait, il s’agissait d’abord d’une représentation topographique, d’un schéma à visualiser. La magie de la modélisation réside dans ce qu’elle nous fait voir le plus simplement du monde combien les relations essentio-attentionnelles sont plurielles, variées jusqu’à l’infini et subtiles en même temps. Si on ajoute qu’elles peuvent se figer et se rigidifier ou devenir unilatérales, on voit aussi toutes les répercussions de cette interrelation.

La méthode somatanalytique a réussi à sortir du tout émotionnel ou du tout rationnel. En se construisant sur la communication, elle fait travailler dans la complémentarité essentio-attentionnelle en jouant sur sa dialectique. En effet, dans la relation à l’autre, le vécu est complexe, événementiel et structurant à la fois. La somatanalyse préconise cette globalisation de l’être-là, même si elle met la relation essentio-attentionnelle à rude épreuve, la faisant passer d’un extrême à l’autre. Ainsi elle évite ces décompensations évoquées ci-dessus et qui sont toujours préjudiciables. Comment fait-elle ? Elle pousse l’événementiel, elle fait vivre des choses fortes, mais elle oblige aussi constamment à se référer aux cadres structurants de l’organisation matérielle, de la relation aux autres et des règles du fonctionnement corporel. Grâce à la méthode analytique, le cadre de vie s’impose constamment en tant que structure tierce pour le patient et pour l’analyste. Il suffit que ce dernier insiste sur cette présence tierce pour privilégier l’attentionnement chez le patient. Ça fait structure.

Chapitre II

 

Psychanalyse et somatoanalyse
le logiciel analytique

 

Voilà plus de cent ans que la psychanalyse est née. Cent ans, c’est peu pour une méthode qui se constitue comme l’épure même des pratiques de guérison. Cent ans, c’est beaucoup pour une pensée qui s’est fixée peu à peu alors que les progrès de la médecine et des sciences humaines s’accélèrent. La psychanalyse est une pratique jeune mais une théorie vieillie, elle est une idéologie, la dernière grande idéologie de ce siècle qui n’en veut plus, d’idéologie. Que le corps, le corps réel, de chair et d’os, vienne interpeller la psychanalyse est un effet de civilisation. C’était mûr, il fallait que ça se confronte. Pour ce qui concerne la pratique, le cadre analytique, qui est le modèle même des cadres thérapeutiques, s’est montré digne de son universalité, il a intégré le groupe, la famille et le corps, en somatoanalyse puis en psycho-somatanalyse. Cette psychanalyse « en corps » existe et témoigne de la jeunesse du cadre qui l’accueille. Mais, ce faisant, il se jette un autre regard sur la théorie. En effet, la somatoanalyse, ce n’était pas un propos délibéré, ça ne se voulait pas révolutionnaire ni même dérangeant, ça s’est fait tout simplement, à partir des faits. Et là se retrouve l’universalité de la pratique. L’idéologie ne résiste pas, seuls les hommes s’arc-boutent. Les faits s’imposent, en corps.

Les bonnes fées de Freud

C’est ce qui s’est passé, il y a cent ans déjà, comme pour d’autres catastrophes civilisatrices, comme pour Galilée et Darwin, pour ne pas remonter à Bouddha et Jésus. Sigmund Freud s’était installé confortablement dans un héritage généreux fait d’une méthode thérapeutique, d’une théorie médicale, de techniques adjuvantes et même d’une idéologie à visée universelle. Que demander de
plus ? Les fées les plus fortunées entouraient l’heureux élu que la divination promettait aux plus grands destins : Breuer, Charcot, Bernheim, Fliess, Lips, Schopenhauer, parmi d’autres tout aussi illustres. Et puis, les autoroutes de l’information n’étaient pas encore encombrées ; on s’y retrouvait parmi les rares psychothérapies de l’époque alors qu’il y en a des centaines aujourd’hui.

La méthode, c’est celle de Breuer, la méthode cathartique. Elle a été offerte au médecin par sa patiente, Anna O., dans le feu de la pratique, puis à Freud par Breuer, dans le feu de la panique. Une nouvelle fois, une malade a su donner à un thérapeute le mode d’emploi de la guérison : elle lui a arraché une présence régulière, elle a intéressé son oreille pionnière, elle est entrée dans cette relation privilégiée, elle l’a gratifié de ses guérisons successives. Breuer et Freud ont traduit cette révélation en termes médicaux comme il convient : « Chacun des symptômes hystériques disparaissait immédiatement et sans retour quand on réussissait à mettre en pleine lumière le souvenir de l’incident déclenchant, à éveiller l’affect lié à ce dernier et quand, ensuite, le malade décrivait ce qui lui était arrivé de façon fort détaillée et en donnant à son émotion une expression verbale ». (Breuer, p. 4)

Nous sommes dans la catharsis, celle du théâtre grec, nous sommes dans les guérisons spirituelles. Mais Breuer n’avait pas le cadre de référence pour structurer la relation thérapeutique qui devient un amour primaire. Il fut pris de panique et refila le bébé à Freud.
Ce dernier trouva bientôt une seconde fée, à Paris, à la Salpêtrière. Charcot y professait. Il innovait. Il osait une définition de l’hystérie et, surtout, une causalité psychogène. Oui, l’hystérie venait de la tête, du mental. On pouvait la suggérer, l’influencer. On pouvait provoquer la grande crise hystérique par l’hypnose et la guérir par la même hypnose. Pis encore, cette étiologie, elle ne venait même pas de la tête mais du corps, du sexe plus particulièrement : « C’est le sexe, toujours, toujours, toujours » disait Charcot en aparté, confirmant ce que Freud avait déjà entendu à Vienne, la prescription idéale pour l’hystérique étant : « Penis normalis, dosim repetitur ».(Chrobak)

Méthode verbale, étiologie psychogène, il suffisait d’y ajouter des techniques facilitatrices, du côté de la suggestion de préférence. Quel qu’un y excellait, à Nancy, Bernheim. Il avait retrouvé, relancé, l’hypnose. Freud y est allé. Il l’a pratiquée. Il l’a adaptée. Quand ses patients peinaient à trouver le souvenir qui devait réveiller l’émotion et amener son expression cathartique, Freud posait sa main sur leur front et leur prédisait que, lorsqu’il l’enlèverait, cette main, il reviendrait, ce souvenir. Il venait parfois, pas toujours. Un jour, ce sont même deux bras amoureux qui se sont défoulés, déroulés, puis moulés autour du cou de Freud. Nouvelle panique. Freud a reculé, jusque derrière le divan. C’est que sa démarche se veut scientifique jusque-là : la méthode cathartique est reproductible, une douzaine de cas l’attestent dans les Etudes sur l’hystérie ; la théorie psychogène est martelée par les autorités parisiennes et l’hypnose a, elle aussi, fait un comeback médical cent ans après Mesmer. Il ne fallait pas se compromettre avec deux bras autour du cou.

Pourtant Freud sent le besoin d’une pensée élargie, d’une pensée de civilisation au-delà de la seule rationalisation. Un élargissement métaphysique ne ferait pas de mal dans l’ambiance scientifique de sa Vienne adoptive : si l’hystérie est d’origine psychogène et guérit par la parole ou l’hypnose, il y a de la métaphysique dans l’air, dans le corps. Freud a trouvé là aussi ses sources, chez Fliess notamment, avec ses spéculations sur la bisexualité, avec ses cycles féminin et masculin. Freud avait renoncé à sa tendance spontanée vers le paranormal, mais la bisexualité pouvait faire l’affaire, délicieusement à cheval entre le rationnel et le transrationnel. Il y eut d’autres maîtres, bien plus illustres que lui pour suggérer l’inconscient lui aussi crapuleusement ambigu, à la fois scientifique et métaphysique. Ces maîtres s’appelaient Schopenhauer, Nietzsche et surtout Lipps.

Voilà, le décor est dressé, la pièce peut commencer. Freud est un homme comblé. A moins de quarante ans, il écrit le scénario de ce qui pourrait révolutionner la psychiatrie et même la médecine. Les maladies psychiatriques sont des troubles psychiques qui révèlent des causes précises, existentielles, et qui cèdent à des traitements psychologiques codifiés, reproductibles et transmissibles. Si l’on y ajoute un zeste de sexe, la nouvelle fera même scandale et scoop, ce qui ne gâte rien.

Pansexualisme

Le scandale arriva assurément mais le scoop se fit plus long à attendre. Freud a carrément misé sur le sexe pour étoffer sa théorie causaliste et déterministe. Après Charcot et Chrobak, il professa l’origine sexuelle des troubles névrotiques et même psychiatriques : abstinence sexuelle, coït interrompu, dysfonctions génitales entre autres, faisaient l’affaire. Mieux encore, la mise en cause de la société apportait une note de contestation : civilisation à la fois puritaine et perverse car l’hypocrisie pudibonde ne faisait que cacher les abus sexuels perpétrés par les adultes sur les enfants, les adolescents et les femmes. Pour Freud, l’étiologie de l’abus sexuel était quasi générale et, comme par hasard, elle collait bien avec la pratique qui n’attendait que cela : un souvenir, de préférence salace, pour provoquer un affect intense et animer un discours conséquemment cathartique.

Tout était prêt pour le scoop. Mais il n’éclata… que dans la tête de Freud. Il provoqua une dépression profonde que seul l’amitié de Fliess a pu contenir. En effet, tout ce bel échafaudage s’écroula. En 1897, Freud abandonna sa théorie de la séduction, tout s’écroulait. Il n’était plus vrai que l’abus sexuel expliquait toutes les névroses. Il n’apparaissait plus que la seule révélation de cet abus libérait une catharsis rédemptrice. Freud avait beau promener Dora, une tendre jeune fille encore mineure, à travers les chausse-trappe de l’homosexualité, de la séduction par un adulte et à travers sa propre sexualité perverse, rien n’y fit. Dora claqua la porte au nez du maître avec un grand bruit qui disait : « A d’autres ». On pourrait penser que ce sont les échecs inévitables qui ont ébranlé Freud, que ce sont les insuffisances des techniques thérapeutiques qui l’ont sapé. Peu à peu, les patients n’entraient plus en catharsis, ne guérissaient plus. Un homme aussi orgueilleux que Freud ne pouvait pas s’accommoder de ces résultats aléatoires et partiels.

En 1897, Freud a digéré le formidable héritage des Breuer, Charcot, Bernheim et autres Schopenhauer. Il l’a accommodé, assimilé et voici qu’il se trouve tout d’un coup dans une situation toute nouvelle. C’est là le scoop mais il était longtemps seul à le savoir. Cette nouveauté est pratique, organisationnelle, méthodologique : c’est un nouveau setting thérapeutique ; c’est du matériel.

Le cadre psychanalytique

Ce cadre thérapeutique se constitue d’éléments spatio-temporels et communicationnels. Le premier élément est spatial : la séance se déroule de façon nouvelle, sur un divan pour le patient et dans un fauteuil poussé à l’arrière du divan pour l’analyste. Dans sa position allongée, le corps de l’analysant est invité à se détendre, entraînant, avec la relaxation, un état de conscience qui relâche son attention et entre dans l’associativité imaginaire, intuitive et mnémonique. Le second élément est temporel : la cure se prolonge sur plusieurs mois et s’intensifie, accumulant les séances dans la semaine et allongeant ces séances bien au-delà de la durée d’une consultation médicale. A cela s’ajoute l’élément communicationnel : depuis que les hystériques ont appris à Breuer et Freud qu’il fallait tout simplement les laisser parler sans les interrompre, la communication verbale est souveraine, la main sur le front ayant disparu en même temps que le fauteuil a glissé hors de portée des yeux et des bras. Voilà le cadre thérapeutique, la structure matérielle, qui constituent un tout nouveau décor, une autre scène sur laquelle un scénario original va se monter.

En même temps, la catharsis perdait en intensité, devenait douce, et la méthode laissait place à un « état d’être », à un être de complexité. La suggestion se transformait en analyse et, plus encore, en simple communication. La théorie causaliste s’avérait inefficace, la clé unique ne marchait plus, parce que chaque patient advenait tel qu’en lui-même, de façon singulière, dans une pluralité d’histoires personnelles. Enfin le thérapeute se voyait intégré dans une relation forte, affective, transférentielle, dans une implication inévitable. Voilà les quatre concepts qui définissent la nouvelle scène que Freud appellera psychanalyse :

  • la pluralité des histoires et la complexité de l’être du côté du patient qui n’entre plus dans un schéma théorique général mais dans un état d’être particulier,
  • l’implication et la communication du côté du thérapeute qui ne se sert plus de techniques mais reconstitue un cadre de vie pour l’interaction de deux protagonistes.

Reprenons ces quatre caractéristiques comme autant de conséquences logiques du nouveau cadre thérapeutique. Le glissement du fauteuil hors de portée et hors de vue de l’analysant transforme la relation entre les deux protagonistes. Avant, elle était sociale, cette relation, avec un projet cathartique contraignant et des émotions fortes en partie provoquées par cette volonté et cette contrainte. Elle était intime et affective par sa proximité et par le contact de la main. Maintenant elle respecte la bulle individuelle de l’analysant, elle institue une distance suffisante pour restituer le patient dans son autonomie. Il n’y a plus d’émotion intense, il se fait un travail en douceur que Freud a reconnu comme étant la levée progressive des défenses et des résistances. Comme le thérapeute n’impose plus aucune technique et invite à un discours sans censure, le patient n’a plus à résister à l’intrusion, il peut se présenter tel qu’en lui- même. Ce qui advient sur le divan n’est plus un processus (cathartique) mais un état d’être, un sujet, je. Très rapidement ces états d’être se révèlent d’une complexité totale, de la complexité de l’être humain tout simplement. Les « cinq psychanalyses » de Freud rendent justice à cette complexité, dont celle de Dora, faisant de chaque cas une histoire singulière d’une richesse telle qu’elle a valu à l’auteur le prix Goethe, un prix littéraire à défaut de prix Nobel. Ce sont des nouvelles d’une réelle qualité esthétique. Il est vrai que Freud a toujours cherché des explications réductrices aux maladies dans un souci médical louable mais en même temps il a sacrifié à la multiplicité des processus et à l’unicité des cas, s’ouvrant à la complexité de l’humain, du social, de la vie.

De la suggestion à l’interprétation

Ce premier effet du cadre psychanalytique montre rapidement l’inanité de toute suggestion. Plus besoin de poser la main sur le front, plus besoin de postuler un abus sexuel, plus besoin d’imposer une théorie de l’hystérie. Il suffit d’écouter et d’analyser. Le psychanalyste « interprète ». Dans son sens strict, cette intervention n’est même pas une explication, elle se contente de relier deux ordres de fait qui prennent un sens nouveau de par cette simple association. Les héritiers de Freud s’arc-boutent sur cette notion d’analyse pour fuir la suggestion comme la peste, pour en brocarder les psychothérapeutes et autres somatothérapeutes qui ont la faiblesse d’avouer son utilisation. Cette opposition stérile à arrière-pensée de marketing tombe lorsqu’on envisage la nouvelle situation en terme de communication. En effet, ce que fait vraiment le psychanalyste, c’est communiquer avec son patient. Certes, avec le silence des élèves de Lacan, on pourrait douter qu’il y ait communication. Mais Freud parlait, intervenait, dialoguait. Les freudiens échangent, communiquent, les jungiens et adlériens tout autant.


Voilà pour les techniques et méthodes directives :
à ranger dans les coulisses.

Voici qu’il en va de même pour les théories, à raccrocher dans les décors. La théorie de la séduction tombe toute seule. Y en a plus besoin. C’est ce qu’il faut bien entendre : y en a plus besoin. On ne prétend pas qu’il n’y ait pas d’abus sexuels et qu’ils ne provoquent pas de symptômes. Non, tout simplement, y en a plus besoin. Car le sujet qui advient dans ses états d’être les plus divers se révèle dans une pluralité d’aspects étonnante. Cette pluralité n’apparaît pas tout de suite à Freud en 1897. Mais elle s’impose à lui peu à peu comme le montre l’évolution de ses théorisations qui n’est, en fait, qu’une suc­cession de théories particulières qui concernent différents moments du développement de l’être humain :

  • théorie de l’abus sexuel chez l’adulte ;
  • théorie du désir incestueux chez le petit enfant ;
  • théorie de la résolution œdipienne du grand enfant ;
  • théorie du meurtre du père pour passer à l’âge adulte ;
  • théorie du narcissisme primaire du nouveau-né ;
  • et du narcissisme secondaire pour l’adulte avancé.

Pluralité donc, théorique pour Freud, organisationnelle pour ses élèves. En effet, l’infrastructure matérielle de la psychanalyse poussera à la spécialisation des cadres thérapeutiques comme autant de cadres de vie : settings des psychana­lyses d’enfant, de groupe, de famille, de couple, sans oublier l’auto- analyse à laquelle Freud seul aurait eu droit. Avec un peu d’optimisme, on retrouvera même dans l’éclatement des écoles psychanalytiques et de leurs dizaines d’institutions souvent ennemies l’effet de la pluralité. Les trois concepts énoncés ci-dessus, de pluralité, complexité et communication, ne sont pas très évoqués pour ce qui concerne la psychanalyse. Mais ils sont logiques et cette qualité devrait les rendre classiques un jour prochain.

Implication et transfert

Quant au qua­trième concept, celui de l’implication, il heurtera encore plus, bien qu’il soit lui aussi logique. En effet, en poussant son fauteuil derrière le divan, Freud voulait se désimpliquer, se débarrasser… des bras autour du cou et des yeux qu’il avait à fixer huit heures par jour. Il pensait devenir « neutre », ne se transformer qu’en une surface lisse et en un miroir qui renverrait seulement l’image projetée. Erreur.

  • Il donne lieu à une première position de vie, à un couple intime, où l’un transfère et l’autre contretransfère en un véritable échange affectif.
  • A d’autres moments, il entre dans une deuxième position de vie où deux « bulles individuelles » deviennent complices du développement personnel de l’un, l’autre l’accompa­gnant comme un véritable initiateur.
  • Enfin, à d’autres moments en­core, il met en place une troisième position de vie, sociale, où Freud se situe comme celui qui est « supposé savoir » (Lacan), et supposé pouvoir, et avoir.
  • En fait, le psychanalyste est impliqué tour à tour dans ces trois rela­tions, tenant chaque fois le rôle approprié : partenaire affectif dans le transfert, initiateur dans le développement personnel, figure hiérar­chique dans la dynamique sociale. Cette implication dans les positions de vie a permis à Freud d’observer la relation transféro-contretransférentielle et d’en faire le « creuset » de la thérapie. Elle permettra plus tard à Lacan de se retrouver comme « sujet supposé savoir » et à Jung d’accompagner le développement personnel jusqu’à l’individuation. Cette implication ne contredit pas les règles de neutralité et d’absti­nence dans la mesure où ces dernières pointent essentiellement la non-introduction des besoins et désirs personnels du thérapeute.

Pour résumer, nous voyons qu’en 1897, Freud passe d’une mé­thode thérapeutique à un cadre organisationnel, de techniques de travail à la communication avec le patient, de la distance autoritaire à l’im­plication. Il ne cherche plus à soigner un symptôme mais à retrouver les états d’être pathologiques puis théra­peutiques. Freud se retrouve dans l’être, au-delà du savoir et du faire.

C’est cette dernière constatation qui a tant déprimé Freud en cette année mémorable, 1897. Il a perdu sa référence théorique majeure, celle pour laquelle il s’est mis la nomenclatura viennoise à dos, la théorie de la séduction. Et ce n’était pas pour convoler aussitôt avec un nou­veau savoir, mais pour se retrouver en face du non-savoir. En effet, le cadre organisationnel de la psychanalyse met les deux protagonistes dans des positions de vie plurielles et complexes qu’aucune idée ré­ductrice, aussi géniale soit elle, ne peut concevoir. La psychanalyse accepte le non-savoir de l’un sur l’autre, quelques dizaines d’années avant que Heisenberg ne déniche le principe d’incertitude dans les sciences physiques et que Von Hayek ne fonde le libéralisme écono­mique sur l’ignorance des règles qui président à l’économie. Cette attitude est scientifique bien plus que morale ; il ne faut pas penser à de l’humilité chez un Freud orgueilleux qui n’a de cesse de savoir néanmoins. Très logiquement il passera de théorie en théorie, au grand désespoir de ses élèves qui n’y voient que contradictions. En réalité, il s’agit de pluralité. Freud a décrit successivement les pro­cessus majeurs de chaque étape du développement humain comme nous l’avons déjà esquissé : narcissisme primaire, fusion œdipienne, résolution œdipienne, meurtre du père, amour intime, sublimation créatrice.

Des méthodes somatothérapiques
à la somatoanalyse

 

Un siècle après, naît la somatanalyse dans un cheminement très proche et une maturité qui lui permettent de revendiquer pleinement une filiation aussi noble. Le mot somatoanalyse est né à l’époque où l’intégration du corps à la psychothérapie s’affichait comme une révolution. Maintenant que cette intégration est faite, la terminologie s’assagit et devient descriptive des trois différents cadres organisationnels : socio-somatanalyse pour le cadre groupal, psycho-somatanalyse pour le cadre duel, éco-somatanalyse pour le cadre perso du développe­ment personnel. J’ai longuement décrit le cheminement de cette créa­tion dans mes premiers livres, au plus près des événements. (Meyer, 1982, 1986). Aujourd’hui il se manifeste une inspiration plus pro­fonde, véritablement psychanalytique, à la fois méthodologique et épistémologique.

Certes le corps était là, pour Freud déjà. Le fait de poser la main sur le front du patient était judicieux, et si ce contact a rapidement disparu, c’est plus pour préserver la cohérence du nouveau setting psychanalytique qu’à cause de l’ambiance puritaine de la Vienne d’antan. Aussi deux élèves directs de Freud ont-ils retrouvé ce corps lorsque des nécessités thérapeutiques l’ont exigé, Reich et Ferenczi. Ils l’ont fait différemment l’un et l’autre ce qui nous renvoie à la pluralité des fonctions corporelles et à la multiplicité des techniques mises en œuvre.

Reich et Ferenczi

Reich était un homme actif, volontariste et politiquement engagé. Enrôlé très jeune dans la psychanalyse, il s’intéressa d’emblée aux méthodes et dirigea le premier séminaire de technique psychanaly­tique. Puis il découvrit l’inscription des symptômes parallèlement dans le corps et le psychisme. Au refoulement psy­chique il associera la carapace musculaire : quant à la pulsion libidi­nale, il la retrouvera comme énergie et réflexe d’orgasme. Très logi­quement, ce travail sur le corps sera technique, le thérapeute «travaillant» les muscles rigides et proposant des mouvements à exécuter. Quant à l’énergie, c’est à travers des exercices respiratoires qu’elle sera libérée et amplifiée jusqu’au réflexe d’or­gasme. La végétothérapie caractéro-analytique, tel est son nom, est évidemment plus riche que cela, mais cette présentation résumée montre bien son aspect de méthode, comme la catharsis de Breuer pouvait être une méthode. A la fin de sa vie, et cela hâtera d’ailleurs cette fin, Reich construira un « accumulateur d’orgone », une espèce de tente qui devait remplir le même rôle que la respiration précédemment.

Ferenczi est un homme beaucoup plus sensible, affectif, et un clinicien minutieux. Il respecte toujours le setting de la psychanalyse (alors que Reich l’a abandonné) et n’introduit le corps que par in­termittence, comme adjuvant au travail verbal. Dans un premier temps, il complète l’expression verbale avec une expression motrice, l’appelant « thérapie active ». Il fait jouer la scène qui est évoquée, par exemple. Dans un deuxième temps, il élargit le discours au contact physique, il donne la main, touche le corps du patient, se laisse toucher ; c’est la « néo-catharsis » qui entraîne de véritables états de transe selon les observations de l’auteur. Ici l’intégration du corps se fait différemment, elle devient mode de communication au même titre que la parole, sous ses deux formes majeures de mouve­ment et de contact.

La somatoanalyse

C’est cette seconde intégration du corps que la somatanalyse pri­vilégie, le corps comme canal de communication. Quant au travail di­rect sur le corps, il intervient avec des actings de libération et d’épanouissement. Certes, j’ai moi aussi débuté ma pratique avec des méthodes cathartiques plus ou moins directives et comportementalistes, celles de Daniel Casriel. Mais le passage au cadre analytique s’est vite opéré, le passage au travail de communication. Pour la psycho-somatanalyse, la forme duelle, ce nouveau cadre est très simple : le patient s’allonge sur le divan psy­chanalytique et le fauteuil est collé contre le divan, à mi-hauteur et en face à face, ajoutant le canal de communication visuel au canal verbal qui reste fondamental. Dans cette proximité et presque intimité, cette communication visuelle prend beaucoup de place et d’intensité. En même temps, le thérapeute pose sa main sur le corps du patient, sur l’épigastre, ajoutant ainsi un troisième canal de communication aux deux premiers. En effet, cette main, tota­lement détendue tout comme le bras, devient le canal d’une multitude d’informations qui vont de corps à corps, dans les deux sens. Le patient peut lui-même poser sa main sur celle du thérapeute. Dans des moments d’intense émotion, il peut se rele­ver et venir dans les bras du thérapeute.

Nous voyons le corps participer pleinement à ce qu’est la séance analytique, à savoir une communication entre deux êtres. En socio-somatanalyse, il en va de même et les manifestations corpo­relles s’amplifient encore. En effet, la dynamique de groupe suscite des émotions intenses qui sollicitent le corps de façon extrême, jusqu’au cri de douleur, jusqu’au mouvement de colère, jus­qu’à l’étreinte de tendresse. Au plus fort de l’émotion, toutes les fonctions corporelles sont appelées à la rescousse, jusqu’aux états de conscience modifiés.

La psychanalyse, et la somatoanalyse après elle, instituent d’abord une communication. Cette communication donne à voir un certain nombre de choses, des lapsus au niveau verbal, un état du corps au niveau tactile, un mode relationnel dans le regard, un processus énergé­tique à travers la respiration, entre autres. Ces données se prêtent à l’analyse mais ne se travaillent que dans la communication et non par des exercices. Si la voix s’enroue dans un cri de douleur réprimée, on ne passera pas à des vocalises mais on attendra que l’émotion soit plus authentique dans une relation plus juste. Le cri ne s’enrouera plus dans ce cas. La somatanalyse a perdu ses exercices.

De renoncer ainsi aux puissants exercices corporels que les reichiens et néoreichiens ont mis au point peut sembler re­grettable. Mais de laisser entière liberté au patient, liberté de com­muniquer ou non, sur le mode et le ton qui lui conviennent, permet d’entrer dans cette authenticité que la psychanalyse revendique à juste titre. Cette liberté permet d’éviter toutes les décompensations que des exercices mal indiqués peuvent favoriser. Encore faut-il que cette communication s’inscrive dans un cadre cohérent, structurant et perti­nent, dans de véritables cadres analytiques aussi proches que pos­sible des cadres de vie réels. C’est ce qui s’est fait avec les trois nouveaux settings, socio, duo et solo. La somatanalyse a perdu ses modèles.

 

De la rupture à la création :
la topique des positions

Cette rupture d’avec les modèles d’avant a créé une béance qui a mis plusieurs années à se remplir. C’est à ce niveau que s’est effec­tuée une étape majeure avec la topique des positions qui vient donner une nouvelle cohérence, une pertinence et une authenticité aux cadres de la somatanalyse. La découverte de cette topique vaut la peine d’être évoquée parce qu’elle montre la justesse de ce qui se dé­veloppe ici pour la forme groupale. J’avais commencé par une mé­thode de travail émotionnelle très directive reprise de Daniel Casriel. Peu à peu, mes préférences analytiques et les besoins de mes patients ont mené ce travail vers la non-directivité, façon­nant la séance-type de manière bien précise, avec quatre séquences successives :

  • le grand groupe verbal,
  • le groupe rapproché vocal,
  • le groupe éclaté primal,
  • le groupe retrouvé convivial.

La troisième sé­quence permet aux participants de partir deux à deux sur des matelas alentour pour un travail émotionnel approfondi. Elle permet aussi de partir seul ou d’être laissé seul. Il s’avère donc que cette séance de socio-somatanalyse offre les trois cadres de vie de base : le groupe social, le couple intime et l’isolement individuel. L’observation m’a montré que chacun de ces cadres devenait une position de vie à travers une fonction très précise, spécifique et exclusive :

  • la sécurisation dans le groupe,
  • l’affectif dans le couple,
  • le développement per­sonnel dans la bulle individuelle.

Cette observation fut longuement décrite dans mon premier livre, « Le corps aussi », sans que je ne la développe de trop. Puis vint une véritable illumina­tion et la formalisation de cette « topique des positions » qui est tel­lement féconde. C’est là, en effet, que je situe le lieu même de la dif­férenciation/séparation la plus pertinente pour notre société moderne, dans la bonne relation entre la dynamique de sécurisation (sociale), la matrice affective (conjugale) et la créativité individuelle (développe­ment personnel). L’un des effets de cette topique est méthodologique puisqu’il a donné lieu à l’éclatement de la somatanalyse en trois cadres de travail différents qui correspondent aux trois cadres de vie :

  • socio-somatanalyse groupale,
  • psycho-somatanalyse duelle
  • éco- somatanalyse solitaire.

Chaque cadre permet de communiquer sur le mode spécifique à la position de vie, mode qui est très différent pour chacun d’eux :

  • émotion et gestion relationnelle dans le groupe social,
  • amour inconditionnel ne donnant ni droits ni devoirs dans le couple affectif,
  • créativité individuelle en éco-somatanalyse.

Le vécu de la différenciation des trois modes de communication et des trois modes d’être correspondants aux trois positions de vie est une expérience intense et libératrice. A un niveau formel, cette différenciation introduit le travail sur la fusion et la séparation, sur l’état de stabilité structurelle et la catastrophe transitionnelle, sur l’amalgame et le clivage. Elle ouvre sur la pluralité des états d’être, lieu même du travail analytique comme nous l’a montré Freud.

Tableau 5 : les positions de vie et les processus existentiels correspondants

 

Séparation et unification

Il vaut la peine d’insister sur cette topique qui apparaît comme le shibboleth de la somatanalyse. Pour la psychanalyse, ce furent deux topiques successives qui appelaient au ralliement : conscient, incons­cient et préconscient puis moi, ça et surmoi. Ce sont des internalisa­tions du fonctionnement humain, des représentations psychiques de la réalité. Lacan a forcé sur cette inscription seulement psychique en ré­trécissant encore la cible sur l’imaginaire et le symbolique, reléguant le réel à de l’extra qui est hors du champ de la cure. Mais, en cent ans, quelque chose d’essentiel s’est passé : l’homme n’est plus refermé sur un petit cercle social bien structuré comme il l’était dans la bourgeoi­sie viennoise de 1897. Aujourd’hui il est projeté dans l’immensité planétaire sans filet protecteur et sans structure rassurante. En 1897, l’inscription intrapsychique du fonctionnement humain pouvait servir de fil conducteur. Aujourd’hui, il faut quitter le pré-carré corporatiste. Il faut se lancer dans la réalité plurielle. La topique des positions vient répondre à cet impératif qui situe trois cadres de vie réels et distincts : la vie dans le groupe social, la vie dans le couple intime, la vie dans la bulle individuelle. Les règles de fonctionnement y sont différentes, alors que le cocon bourgeois de la Vienne impériale pouvait faire croire que le fonctionnement individuel se calquait sur la dynamique sociale et vice versa.

La topique des positions constitue un véritable saut conceptuel. Elle déplace les lieux de l’unification et de la séparation. Pour la psychanalyse, il y a surtout un travail de sépara­tion, de l’inconscient au conscient, du ça au moi, et moins de travail d’unification. Pour la somatoanalyse, il y a deux lieux très précis pour les deux processus. L’unification se fait dans le vécu subjectif qui ré­unit les trois dimensions psycho-, socio- et somato-logiques. La séparation, elle, s’inscrit dans le réel des trois positions de vie, dans la distinction des trois manières d’être qui se différencient dans le groupe social, le couple intime et l’isolement créatif.

Il ne pourrait s’agir que d’un changement de point de vue mineur puisque l’essentiel est préservé à savoir la nécessité de travailler quelque part sur les processus d’unification et de séparation. En réalité le drame est bien plus profond et la crise a éclaté véritablement. Le saut conceptuel est venu s’ajouter à la rupture mé­thodologique et a amplifié une mutation qui m’a subitement déplacé ailleurs, dans une terra incognita, à l’instar de Freud il y a cent ans. Je me disais depuis quelque temps que tout allait à la fois très bien et très mal. Tout me réussissait et tout s’effondrait en même temps. Ce qui m’enchantait, c’est la construction de cette anthropologie qui s’expose ici, c’est la confiance de mes nouveaux élèves, presque un millier dans différents pays européens. Mais ce qui allait mal était terrible : l’hostilité de plus en plus manifeste du milieu psychiatrique et la perte de la première génération de mes élèves.

Hostilités

Le milieu psychiatrique est définitivement sorti de son silence tactique ; localement, il ne se retient plus de me dénoncer à mes propres patients comme incompétent et charlatan. Au niveau national, je suis définitivement interdit de publication et mes livres sont privés de recension. Qu’un rédacteur en chef d’une importante revue profes­sionnelle démissionne en signe de réprobation contre cette censure ne change rien à la fatwa.

La perte de la première génération d’élèves n’était pas plus pro­grammée que l’hostilité de la corporation. Elle était longue et doulou­reuse. Consacrant mon énergie à la création, je ne pensais pas à la trahison. Comme toujours en pareil « meurtre du père », l’arbre a ca­ché la forêt. Et on a cogné sur cet arbre, on l’a saccagé jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’il ne faisait que cacher la forêt. Cette forêt, la voici : c’est le refus de passer de l’héritage ini­tial encore assez sommaire à la forme définitive qui se complé­tait au fur et à mesure. De nombreux faits, mineurs en eux-mêmes, venaient s’additionner en un blocage majeur. L’un des élèves n’arri­vait pas à introduire le troisième temps de la séance de socio-somatanalyse : il est tellement fusionnel avec son groupe qu’il ne peut pas s’en séparer ni le laisser s’égayer sur les matelas alentour pour le tra­vail en couple. Un autre retournait au psychodrame en y introduisant des ingrédients somatologiques mais ce n’est que pour mieux retrou­ver le montage directif de la séance. Le coup de grâce est venu d’une cri­tique virulente de mon livre Reich ou Ferenczi ? dans lequel j’oppose les deux attitudes, directives et analytiques, des deux « pères » de la somatothérapie, pour souligner l’apport majeur de Ferenczi à la somatanalyse. Le même élève laisse tomber une parole mémorable au sein de l’association que nous avions fondée.    «Mais il n’a pas le droit de faire cela, il n’a pas demandé l’autorisation du bureau » (du CIS Collège International des Somatanalystes).

« Cela », c’était l’introduction du cadre de la psycho-somatanalyse ! Une autre élève m’avait reproché de ne plus me référer au champ in­terprétatif de la métapsychologie freudienne. Puis vinrent les actes de transgression plus graves.

En dernier recours, c’est moi qui ai quitté ce groupe d’élèves, les laissant à leurs pesanteurs contradictoires. Les droits de la créativité ne pouvaient être respectés que de cette manière. Le père est parti avec sa seule conviction pour bagage. La séparation fut douloureuse, retardée par le leurre des inévitables prétextes. L’arbre qui ca­chait les vraies causes était trop épais. Etait-ce la grande crise, celle que Freud avait connue il y a cent ans, celle qui marque la rupture d’avec l’ancien et annonce la nais­sance de quelque chose de neuf ? Il y a beaucoup de présomption à revendiquer pareil honneur. En tout cas, il y a un modèle vieux de cent ans.

Tout allait à la fois très bien et très mal. La rupture était interve­nue sur cela même qui deviendra central : la topique des positions. En introduisant au cœur de la théorie la distinction des trois positions de vie avec leurs pathologies en amalgame et en clivage, en y ajoutant la création des trois cadres organisationnels, en groupe, couple et isole­ment, avec leur base strictement analytique, j’annonçais le parachè­vement de la somatanalyse en un tout cohérent qu’il fallait prendre ou laisser. De façon amusante, la confrontation au sein du Collège des somatanalystes illustrait et confirmait le fond du débat : toute la charge affective qui nous liait allait-elle laisser fonctionner la créativité individuelle d’un côté et la dynamique sociale de l’autre ? Les trois positions de vie pouvaient-elles coexister avec suffisamment de séparation ? Les événements ont révélé une symbiose tellement forte que la majorité du groupe d’élèves s’est amalgamée dans une opposition qui a abouti à une impasse. Pour Freud, cela devait déboucher sur le meurtre du père. Mais Freud n’a jamais ajouté qu’en réalité c’est lui qui a tué ses petits ! C’est lui qui a éjecté Stekel, Adler, Jung et Reich.

Il est évident que la situation de la somatanalyse devint intolérable et pour les psychiatres et pour les collaborateurs de la première heure. Pourtant les choses se dévelop­paient si logiquement, avec tellement de cohérence et pour un résultat très harmonieux. Il aurait été criminel de renoncer à une telle création, quitte à perdre des amis, quitte à renoncer au relais que peut donner la profession.