EMI et EMO

sont dans un bateau

 

Qui ne se souvient de ce petit jeu entre copains : pince-mi et pince-moi chahutent tellement dans leur barque que pince-mi tombe à l’eau. Et qui reste dans l’eskif ? Hop, je te pince.

EMO, c’est l’EMOTION.

L’émotion a les caractéristiques du POH, Processus Organisateur de l’Humanité : dynamique, dialectique et transcendantique.

L’émotion fait accéder à l’OntoCode : hédonique, éthique et mystique.

Elle est tellement proche de l’EMI et pourtant on l’oublie. Pince-moi pour que j’y crois ! Le New Identity Process de Daniel Casriel et le rebirth de Leonard Orr nous le rappellent. Le primal de Dan et mes propres tétanies en hyperventilation nous invitent à y aller. L’émotion était au cœur des « nouvelles thérapies » il y a cinquante ans, boostée par Janov et Casriel après la relance par Reich. En fait, Freud a commencé par la catharsis (de Breuer) au lieu même (Vienne) où Mesmer a inauguré la psychothérapie moderne.

Et tout-cela bien intégré, çà donne quoi ? Pince-moi ! Mais oui, c’est la psychanalyse pléni-intégrative, révélatrice, entre autres, de l’Expérience de Mort Imminente. Mais il aura fallu passer historiquement par l’EMO, l’émotion. Et aujourd’hui, il faut encore y passer, professionnellement et scientifiquement. L’émotion est aussi une manifestation d’OC e POH. Elle en est même une manifestation majeure quoique relativement chaotique. Casriel est resté dans l’émotion sous l’emprise de sa patiente. Moi-même j’ai mis du temps pour la traverser jusqu’au tunnel et au nirvana.

Mais pourquoi cette exubérance émotionnelle n’a-t-elle pas accouché du cycle EMIque, du moins pas de sa phénoménologie et de sa prise de conscience ? Il y a 50 ans et même 60, on en voulait de trop, d’expression émotionnelle. On crie, on tape, on met des mots dessus et çà empêche de basculer dans le mode auto (-nome). Pourtant c’est juste là, chez pince-mi dans l’eau sombre aux reflets illuminés. C’est ce que nous montrera Alice, notre cas clinique, un peu plus loin.

Pour s’ouvrir peu à peu à la lueur EMIque, il aura fallu changer les thérapies d’abord. La psychanalyse trop verbale et intello est devenue artistique et spirituelle avec Jung. Le pince-moi reichien a engendré l’orgone, de l’énergie douce générée par une tente incubatrice. Le rebirth s’est adouci en pneumoanalyse chez moi, contournant la tétanie et les cris. Ce n’est pas qu’il n’y ait plus d’émotion. Mieux encore, l’émotion fait accéder au cycle EMIque grâce à l’éveil des trois dimensions psycho-, socio- et somato- et en leur connexion en une globalité extatique, comme le montrera Alice. L’émotion est une expérience globale, plénière, comme le veut OC (l’OntoCode) et POH, Processus Organisateur de l’Humanité.

Mais pourquoi les principaux experts de l’EMI (Moody, Pim Van Lommel, Alexander, mon ami Chambon, entre autres) restent-ils fascinés par la dimension psycho-, visuelle et imaginaire ? Pourquoi retiennent-ils surtout les vécus en clivage (et même en dissociation) se focalisant sur les sorties du corps (OBE), le tunnel noir, l’apparition des morts et le panorama de vie ? Alors qu’il y a plus d’Expériences de Mort Imminente en unification avec la place légitime du corporel et du relationnel, un tiers chaque, à côté du dernier tiers psycho-. Et çà fait 100% : Eh bien, ils n’ont pas passé par l’émotion, par la longue et lente préparation que nécessite sa gestion.

Evidemment, ils ont des excuses et des prédécesseurs : Platon avec son monde des Idées, les méditations orientales qui squizent le sexe, Descartes cantonné dans son « je pense donc je suis », nos prédécesseurs qui ont créé les appellations psy- : psychiatre, psychologue, psychothérapeute et Freud lui-même qui table sur la conscience et l’inconscient (fonctions éminemment psy). Mais l’EMI est holistique et l’EMO aussi. Et çà change tout. Il vaut donc la peine de s’arrêter un temps sur l’émotion, ce que je propose ici avec des textes anciens qui gardent toute leur actualité.

Nous commencerons par citer Damasio qui intitule son livre : « l’erreur de Descartes ». Il fonde l’importance de l’émotion en neuroscience, là où nous autres praticiens manquions d’arguments. J’ai eu beau proposer une « somatologie », comme science du corps qualitatif, mais je n’étais pas Damasio. Nous y retrouverons Descartes dans le texte.

Puis, avec la préface de la deuxième édition de « Le corps aussi » (1981 – 1991) je rappelle la création de la « socio-somatanalyse » qui organise le travail émotionnel dans un cadre à la fois analytique et sécurisé. C’est là qu’apparait Alice, notre cas clinique, qui passe de grosse émotion en tunnel noir jusqu’à la transe EMIque. L’écriture de ce cas se situe bien avant mon intérêt pour l’EMI et évite donc tout conflit d’intérêt !

Ces bases organisationnelles et expérientielles nous invitent à une présentation plus systématique du processus émotionnel comme dynamique et dialectique. Les termes employés là sentent encore la folle effervescence des thérapies dites émotionnelles, mais ils fleurent tout aussi bon l’OC et le POH. Vous pouvez vous retrouver personnellement dans l’un ou l’autre de ces phénomènes préalables. Sinon dites « pince -moi » ou pincez vous vous-même ! C’est hédonique, éthique et mystique.

I. Les émotions ont enfin raison

Antonio R. Damasio et « l’Erreur de Descartes »

in « Freud Encorps »

La psycho- et Socio- Somatanalyse et le théorème de l’humain

Ed. Somatothérapies 1995 p. 7 à 9

 

« Enfin, un chercheur de grande renommée vient ancrer en science ce que les psycho- et somatothérapeutes ont fondé en pratique. Il vient corriger « l’erreur de Descartes », c’est le titre de son livre, qui avait bétonné la pensée occidentale dans la séparation du corps et de l’esprit. Il retrouve la fonction fondamentale de l’émotion comme vécu d’unification des deux parties psychiques et somatiques de l’être humain y ajoutant son environnement. Il retrouve le corps et ses « marqueurs somatiques » comme bases indispensables du raisonnement, du spirituel et de l’être.

Or l’émotion est précisément le point de départ de la psychanalyse puis de la psycho- et socio- somatanalyse. Avec la méthode cathartique héritée de Breuer, Freud libérait l’affect (à savoir l’émotion). Avec la communication élargie au corporel, la somatanalyse traque le moment privilégié de la résolution émotionnelle qui est un moment fondateur du Soi unifié.

Mais l’émotion a mauvaise presse, tout comme le corps qu’elle implique. Elle n’est pas seulement difficile à mettre en œuvre dans la pratique mais elle pâtit toujours encore de l’erreur de Descartes qu’Antonio R. Damasio, c’est notre chercheur, nous rappelle dans le texte.

« Je connus de là que j ’étais une substance dont toute l ’essence ou la nature n’est que de penser, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle, en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu ’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce quelle est. » (in Damasio, p. 312).

De plus, Freud, lui aussi, a abandonné l’émotion cathartique en créant la psychanalyse. Nous verrons les tenants et aboutissants de ce choix qui pèse lourdement sur la pratique psychothérapique actuelle. Toujours est-il que ce choix transforme ses successeurs en alliés objectifs de Descartes. Et si le retour de l’émotion fait le bonheur des patients, il rencontre tout autant l’hostilité des officiels de la psychothérapie. Aussi est-il réconfortant de commencer ce livre avec l’avis d’Antonio R. Damasio qui dirige le département de neurologie de l’Université de l’Iowa, aux Etats Unis, et enseigne à l’Institut d’études biologiques de La Jolla. Son point de vue s’énonce en trois points :

1.« La faculté de raisonnement n’est pas aussi pure que la plupart d’entre nous le croit ou le voudrait ; les émotions ne sont pas du tout des éléments perturbateurs pénétrant de façon inopportune dans la tour d’ivoire de la raison : autrement dit, il est probable que la capacité d’exprimer et ressentir des émotions fasse partie des rouages de la raison pour le pire et le meilleur »… « La capacité d’exprimer et ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre des comportements rationnels » (Damasio, p. 8-9).

2.« La perception des émotions ne porte sans doute pas sur des entités psychologiques fugitives, mais elle correspond à la perception directe d’un paysage particulier : celui du corps… Me séparant des conceptions neurobiologiques courantes, j’avance l’idée que les circuits neuronaux qui sont à la base de la perception des émotions ne sont pas seulement localisés dans ce qu’on appelle le système limbique, comme on le dit traditionnellement. Je pense qu’il en figure également dans certaines parties du cortex préfrontal, et aussi, et c’est plus important, dans les régions du cerveau où se projettent et où sont intégrés les signaux en provenance du corps. » {op. cit., p. 11).

3.« Le corps, par le biais de sa représentation cérébrale, constitue sans doute l’indispensable cadre de référence de ces processus neuraux dont nous éprouvons la mise en œuvre comme celle de notre esprit. Notre organisme même, et non pas quelque réalité externe, est pris comme base pour la représentation que nous nous formons en permanence du monde et de notre “moi ”, dans le contexte de notre “vécu” ; nos pensées les plus élevées et nos actes les meilleurs, nos plus grandes joies et nos plus profondes peines, ont notre corps pour aune » {op. cit., p. 13).

En résumé, Damasio nous dit que la raison ne peut pas se passer des informations émotionnelles, que l’émotion se fonde sur toutes les dimensions corporelles, et que les émotions et le corps font partie intégrante de l’être humain, indissolublement liés aux fonctions les plus nobles, spirituelles et culturelles, au bonheur tout simplement. Ces thèses, Damasio les déduit de vingt années d’études avec des patients porteurs de lésions cérébrales, en particulier dans le cortex préfrontal. Elles s’enrichissent d’une connaissance étendue des fonctionnements cérébraux et biologiques. Elles se singularisent par la mise en évidence de circuits neuraux précis mais pluriels et par le postulat d’un fonctionnement simultané et unifié. Il en arrive donc à postuler la nécessité des fonctionnements conjoints rationnels et émotionnels. Nous dirons, quant à nous, que l’émotion crée les conditions de ce fonctionnement unifié.

Certes Descartes avait besoin de poser le « je pense donc je suis » comme premier principe de sa philosophie. L’époque voulait ce pas, même réducteur, du scientifique. Certes Freud avait besoin de renoncer à la catharsis pour créer la psychanalyse. L’époque voulait ce pas, même réducteur, du praticien. Mais aujourd’hui ni la science ni l’état des mœurs n’exigent plus que nous sacrifiions l’émotion et le corps qualitatif (somatologique). Au contraire, après avoir obtenu ses magnifiques réussites grâce à son attitude réductrice, la médecine ne peut maintenir sa progression qu’en retrouvant la complexité de l’être humain dont l’émotion est le garant.

C’est aussi avec l’émotion qu’a commencé la passionnante aventure de la psycho- et socio- somatanalyse. Il y a vingt-cinq ans, c’était l’après Mai 68. On avait retrouvé le plaisir du corps, l’intensité de l’affect et le bonheur de l’être. Il était interdit d’interdire, impensable de ne pas jouir. Après un premier passage sur un divan austère, j’ai rencontré la convivialité et l’animosité d’un groupe de psychothérapie analytique Selbsterfahrungs, la douceur et la sensualité d’une somatothérapie du mouvement Konzentrative Bewegungstherapie, la vérité et l’authenticité de l’expression émotionnelle, la profondeur et les délices des états de conscience modifiés (chez Casriel). Je me sentais puissant dans l’affirmation de moi face à un groupe, face au thérapeute lui-même. Je me sentais protégé et sécurisé dès la seconde d’après, dans le magma des corps qui se touchent. Je replongeais dans le  « spirituel » de mon adolescence à travers les exercices respiratoires et ressentais le « charnel » des corps enlacés. J’entrais en fusion très tendre puis me séparais pour reconstituer mon univers créatif. Les exercices d’eustress me donnaient la satisfaction de gérer l’affrontement. Les moments de relaxation me faisaient retrouver mon être de sérénité. La découverte de l’émotion, du corps, de la convivialité et de l’authenticité, se faisait dans l’enthousiasme. Je me sentais freudien en libérant la libido, reichien en trouvant mon énergie, jungien dans l’éveil spirituel, lacanien dans l’exaltation du désir; j’étais humain, tout simplement humain.

Pour mes maîtres, collègues et moi-même, les thèses que fonde Damasio de façon scientifique nous étaient évidentes de façon pragmatique. Nous expérimentions l’importance de l’émotion dans la conduite de la pensée. Nous cherchions dans le corps le ressenti qui nous permettait de prendre les bonnes décisions. Nous cultivions la sensation des « marqueurs somatiques » pour vivre bien, mieux, excellemment. Et comment aurais-je pu ne pas faire profiter mes patients de tous ces acquis ? Trois mois seulement après mon installation comme psychiatre et psychothérapeute en libéral, j’avais réuni mon premier groupe de patients pour leur transmettre ce que j’avais acquis.

Nous découvrirons qu’Alice entre dans le cycle EMIque avec obscurité, tunnel, lumière puis créativité holistique et rencontres époustouflantes.

S’ouvrir à l’Expérience EMIque se prépare. Accéder de plus en plus facilement à cet état d’être s’entraine. L’émotion est le moyen idéal.

 

II. Alice, au pays des merveilles, émotion, tunnel et lumière

 

Durant la troisième séance du week-end, Alice (au pays des merveilles?) est allongée dans la plage centrale, près du groupe, depuis plus d’une heure. Elle a déjà essayé de travailler seule, à l’écart, mais sans démarrer. Je la sens tendue, je vois un regard fixe, tourné vers l’intérieur. Je m’assieds près d’elle, lui pose la main sur la poitrine pour accompagner la respiration et lui propose de laisser venir. “J’ai peur de ce qui va venir, j’ai peur de laisser aller”, dit-elle. Alice a fait de nombreux primals, les premiers facilement et les autres de plus en plus difficilement, parce qu’elle sait ce qui l’attend. “J’ai peur” lui dis-je en écho, reprenant son intonation. “J’ai peur”, continue-t- elle, le répétant de plus en plus fort. D’abord monocorde, la voix s’enrichit d’harmoniques, devient presque éraillée. De plus en plus d’air véhicule les mots, le cri est tantôt colérique et agressif, tantôt douloureux. C’est dans ce deuxième cas qu’il s’enraye parfois. Tout le corps participe à cette expression par de grands mouvements de la moitié inférieure du tronc articulés à la taille, mais aussi par des rouleaux vers la droite ou la gauche. Quant aux membres, ils semblent comme désarticulés, désordonnés, au bout du tronc. Mais ces coups violents du bassin font mal en sollicitant beaucoup trop la colonne vertébrale. Ce sont alors des “aïe, aïe, j’ai mal” qui calment le mouvement et font tout retomber. Je reste là et veille tout simplement, de ma main sur le thorax, à ce que le flux respiratoire ne s’arrête pas et ne bloque pas le flux associatif conco­mitant.

C’est alors que la douleur lombaire fait embrayer sur une douleur morale liée à l’évocation de la mère. “Maman, maman” dit-elle d’un ton plaintif, dou­loureux, noyé de larmes. Tout d’un coup le visage s’éclaire, sourit, minaude. Alice badine avec sa mère, se sent bien avec elle, ressent de la chaleur dans son corps, comme si cette mère était là. La respiration est calme, souple, légère. Et puis, surprise, apparaît le grand frère dans une même qualité affec­tive. Alice en est la première surprise. “Qu’est-ce qu’il fait là? C’est vrai que je l’aimais bien et maintenant on ne se voit plus”. Elle l’appelle par le prénom! Le ton est toujours enjoué, léger, et adhère entièrement à ce moment. “Roland, Roland, pourquoi n’es-tu pas là?” La voix devient plus douloureuse, plus fort. “Pourquoi n’es-tu pas là? Roland, Roland… j’ai mal, j’ai mal.” Le corps se remet à bouger avec de plus en plus d’intensité, le bassin, les jambes, les bras. La respiration est ample et rapide.

“Oh, c’est noir, noir, j’ai peur”. De ma main, j’accompagne cette panique. “C’est tout noir, c’est noir comme dans un tunnel…” Alice essaye de se faire petite, de se pelotonner, se cache le visage. Peu à peu le noir se fait moins opaque, un peu de clarté apparaît. “Une lumière, je vois une lumière, c’est tout au bout du tun­nel”. Le corps se détend, s’ouvre. La respiration devient plus calme mais reste complètement épuisée, elle se cache, se relaxe, marmonne des bribes, se sent bien mais reste étonnée. Roland lui revient, elle ne s’attendait pas à celui-là. Et elle me raconte, encore haletante, quelles étaient leurs relations. Je lui tiens la main et je la sens chaude, vivante, quoique lourde et pesante. Alice reste ainsi un long temps à ressentir son corps ouvert, l’esprit clair et dégagé, à revoir les images apparues durant cette transe émotionnelle. Cet exemple nous permet de préciser les différents moments du processus émotionnel:

  • l’ouverture aux stimuli,
  • le développement jusqu’à l’acmé,
  • la résolution liée au réflexe attentionnel.

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