Actualité

L’actualité éditoriale m’a gratifié de deux merveilleux cadeaux : l’auto-biographie de Yalom et un condensé de l’œuvre de Descartes. Je fréquente les deux, Yalom comme on le lira tout de suite, Descartes parce qu’il serait à l’origine de l’abominable clivage entre corps et esprit et de la non moins injurieuse renomme des français comme rationalistes unipénitents. Antonio Damasio s’est même fendu d’un tonitruant « L’erreur de Descartes » avant d’avancer son poulain à lui « Spinoza avait raison ».

Après Platon, l’idéaliste, et Aristote, le réaliste, l’histoire continue à begayer. Moi-même, j’en profite évidemment. Réhabiliter le corps somato-, fait prouesse en cette France cabocharde. C’est comme d’endosser le gilet jaune et faire flancher la plus belle avenue du monde.

Mais, çà commence à rentrer (dans les caboches ou les esprits ?). L’EMI ne recolle (racolle !) pas. Elle est unifiée au départ et en soi, plénarisant cœur, corps et esprit en cette âme suspecte. Elle codifie l’hédonisme, l’éthique et le mystique comme fondements de l’humain. Après Freud et Jung, voici Yalom et Descartes pour le confirmer.

 

Jung et « les grands rêves » archétypaux

  1. Dans son « Essai d’exploration de l’inconscient », Carl G. Jung nous propose une série de douze rêves rédigés par une fillette de huit ans et offerte à son papa de psychiatre comme cadeau de Noël. « C’était la série de rêves la plus étrange que j’aie jamais vue ». (o.c. p. 119). Cette fille devait mourir à onze ans et Jung y avait décelé l’annonce de cette mort.
  2. «La bête malfaisante», un monstre à forme de serpent avec de multiples    cornes, qui tue et dévore tous les autres animaux. Mais Dieu survient des quatre coins, étant en fait quatre dieux, et fait renaître à la vie les animaux morts.
  3. Une montée aux cieux, où l’on célèbre une fête avec des danses païennes. Et une descente en enfer, où les anges accomplissent de bonnes actions.
  4. Une horde de petits animaux effraie la petite fille, ils grandissent de manière effrayante et l’un d’entre eux finit par la dévorer.
  5. Une petite souris est envahie par des vers, des serpents, des poissons, et des êtres humains, et ainsi la souris devient humaine. Ce rêve représente les quatre étapes de l’origine de l’humanité.
  6. Une goutte d’eau apparaît comme au microscope. L’enfant voit la goutte pleine de branches d’arbres. Cela représente l’origine du monde.
  7. Un méchant garçon a entre les mains une motte de terre dont il jette des fragments sur tous ceux qui passent. Ainsi tous les passants deviennent-ils méchants.
  8. Une femme ivre tombe dans l’eau et en ressort dégrisée et amendée.
  9. La scène est en Amérique, où beaucoup de gens se roulent sur une fourmilière, attaqués par les fourmis. L’enfant, dans un moment de panique, tombe dans une rivière.
  10. Un désert sur la lune, où l’enfant s’enfonce si profondément qu’elle arrive en enfer.
  11. L’enfant voit une boule lumineuse : elle la touche. Des vapeurs s’en dégagent. Un homme survient et la tue.
  12. L’enfant rêve qu’elle est dangereusement malade. Soudain, des oiseaux sortent de sa peau, et la recouvrent complètement.
  13. Des essaims de moucherons obscurcissent le soleil, la lune et toutes les étoiles, sauf une. Cette étoile tombe sur l’enfant. (o.c. p.120-121)

 

L’interprétation jungienne du rêve de la fillette

Nous ajoutons quelques éléments d’analyse de Jung qui nous montrent sa façon de traiter ce genre de production.

« Neuf des douze rêves comportent le thème de la destruction et du rétablissement. Et aucun ne montre de traces dune éducation et d’une influence spécifiquement chrétiennes. Au contraire, ils ont un rapport beaucoup plus étroit avec les mythes primitifs. Ce rapport se trouve confirmé par le second motif, le « mythe cosmogonique » la création du monde et de l’homme qui figure dans le quatrième et dans le cinquième rêve…

Le même lien entre la mort et la résurrection, Adam et le Christ (la mort et la résurrection), figurait dans l’Epître aux Corinthiens (I, XV, 22) … Il faut observer ici que l’idée du Christ Rédempteur est une reprise d’un thème pré-chrétien, répandu dans le monde entier, celui du héros et du sauveur qui a été dévoré par un monstre, et réapparaît miraculeusement après avoir triomphé de celui-ci… Dans le second rêve apparaît un motif qui est indiscutablement non chrétien et contient un renversement des valeurs établies, par exemple, des danses païennes exécutées par les hommes au paradis, et de bonnes actions exécutées par les anges en enfer. Où l’enfant a-t-elle trouvé une notion aussi révolutionnaire, digne du génie de Nietzsche ? » (o.c. p. 123-125)

Nous observons ici que Jung part à la recherche des sources archétypales éventuelles (bible, mythe du héros, Nietzsche). Quand j’évoque « l’inconscient collectif » à mes élèves je leur indique le lieu où il se trouve, à trente kilomètres de mon centre de formation, à savoir Sélestat qui possède une riche et magnifique Bibliothèque Humaniste avec plus de trois mille incunables. Toutes ces sources qu’a compilées Jung s’y trouvent ! Puis l’analyste s’interroge sur la « portée compensatrice » de ces rêves, puisque c’est cette dernière qui donne sens au rêver. Le rêve est la part inconsciente qui vient compléter la part consciente de la vie diurne. Nous retrouvons à la fois Lipps (le fonctionnement psychique est essentiellement inconscient et seule une partie en est consciente) et la dimension somatologique (la nuit défait ce que le jour a méfait !).

« Quelle est la portée compensatrice de ces rêves, auxquels la petite fille a attribué une telle importance qu’elle les a donnés à son père comme cadeau de Noël ? Si ces rêves avaient été faits par un sorcier dans une tribu de primitifs, on pourrait raisonnablement supposer qu’ils représentent des variations des thèmes philosophiques de la mort, de la résurrection ou du rétablissement final, sur l’origine du monde, la création de l’homme et la relativité des valeurs. Mais on pourrait être tenté de renoncer à interpréter ces rêves à cause de leur difficulté désespérante, si on les envisage au niveau personnel. Ils contiennent indiscutablement des images collectives, analogues dans une certaine mesure aux doctrines enseignées aux jeunes gens, dans les tribus primitives, au moment de leur initiation. A ce moment-là, on leur apprend ce que Dieu, ou les dieux, ou encore les animaux fondateurs, ont fait, comment le monde et l’homme ont été créés, comment ils finiront, et quel est le sens de la mort. Y a-t-il des circonstances où nous, à l’intérieur de la civilisation chrétienne, donnons un enseignement analogue ? Oui, pendant l’adolescence. Mais beaucoup ne repensent à ces choses que lors de leur vieillesse, aux approches de la mort.

Or la petite fille se trouvait dans ces deux situations à la fois. Elle approchait de la puberté, et en même temps, du terme de sa vie. Presque rien, dans le symbolisme de ses rêves, n’annonce le début d’une vie normale d’adulte, mais il y a, au contraire, de multiples allusions à la destruction et au rétablissement. Quand je lus ces rêves pour la première fois, en vérité, j’eus le sentiment troublant qu’ils suggéraient un désastre imminent. La raison en était la nature particulière de la compensation que je déduisais de leur symbolisme. Elle était contraire à tout ce qu’on se fût attendu à trouver dans la conscience d’une petite fille de cet âge. Ces rêves nous révèlent un côté nouveau et assez terrifiant de la vie et de la mort. » (o.c. p. 126-127).

Jung est alarmé et alarmiste. Savait-il déjà que cette jeune fille était morte ou gravement malade ? Quant à nous, nous proposons encore, comme pour Freud, la dimension somatologique qui concerne la forme et non le contenu, le déroulement des étapes du rêve concomitantes du sommeil. Nous établissons aussi une infrastructure solide qui doit « informer » les interprétations symboliques superstructurelles. Suivons notre protocole.

 

Commentaires sur le rêve de Jung

  1. Les situations comme ambiances émotionnelles, affectives et processuelles.
    Les douze rêves ne constituent pas des séquences d’un même rêve mais une tonalité générale sur une période de temps, des semaines ou des mois probablement. Tous les rêves se nourrissent des purs processus inconscients, ce qui effrayait Jung. Ils sont symboliques, esthétiques, éthiques et font intervenir des archétypes jungiens. Ils ressortent de l’inconscient collectif.
  2. La bascule structure žfonctionnalité
    Sept rêves démontrent clairement la résolution d’un stress initial vers une détente et une amélioration.
    Très schématiquement :rêve 1 : tuer -> renaître,
    rêve 2 : enfer -> bonnes actions
    rêve 4 : envahissement par les vers -> origine de l’humanité
    rêve 5 : goutte d’eau à branches -> origine du monde
    rêve 7 : ivre -> amendée
    rêve 8 : attaque de fourmis -> eau de la rivière
    rêve 12 : obscurcissement -> étoile brillante.Pour Jung, ce sont même neuf de ces rêves qui comportent  le thème de la destruction et du rétablissement. Nous pensons, quant à nous, qu’un bon sommeil réparateur fait nécessairement passer du stress destructeur à la remise en forme ou rétablissement. Pourquoi serait-ce préjudiciable chez une fillette de huit ans ?
  3. Les étapes de l’éveil processuel
    Le tableau du cycle EMIque nous a montré le déroulement de l’éveil des purs processus inconscients tels que décrit à partir des expériences fondatrices : expérience de mort imminente, rebirth, méditation. Nous pouvons ajouter comme quatrième source, les grands rêves jungiens.
  4. La tétanie comme défense contre l’éveil énergétique
    Le premier processus inconscient qui s’éveille chronologiquement est l’essence de l’énergie ou inconscient personnel freudo-reichien. Mais le corps se défend, en particulier par la tétanie avec comme symptômes progressifs : picotements, rigidités, paralysies, douleurs, peur et anxiété jusqu’à l’état de panique.Tous les amateurs de pneumanalyse (rebirth) connaissent ces symptômes et voici comment ils sont symbolisés ici :rêve 3 : petits animaux = picotements,
    rêve 4 : envahissement par les vers, serpents = picotements, fourmillements,
    rêve 8 : attaque des fourmis,
    rêve 11 : oiseaux qui sortent de la peau et recouvrent complètement,
    rêve 12 : essaims de moucherons.La fillette entre dans une hyperventilation nocturne (anxieuse ?, hystérique ?, psychotique ?), se crispe et déclenche les symptômes tétaniformes. Qu’est-ce qui est premier, les rêves émotiogènes, ou l’hyperventilation annonçant sa maladie et provoquant le rêve ?
  5. Le blocage de la structure mentale dans le tunnel
    Lorsque la tétanie cède et permet à l’énergie de circuler, cette dernière envahit le cerveau et modifie l’état de conscience : c’est le tunnel noir avec mouvement d’aspiration vers l’avant. Mais on peut rester coincé dans ce tunnel ! Voici trois rêves de blocage :rêve 3 : dévoration par un animal,
    rêve 9 : enfoncement jusqu’en enfer,
    rêve 11 : des oiseaux la recouvrent complètement.Il y a mouvement, obscurité, chute, ensevelissement, toutes analogies du tunnel noir.
  6. Accès à la lumière comme éveil de la nature de l’espritrêve 10 : boule lumineuse,
    rêve 12 : étoile lumineuse.L’eau qui englobe tout le corps correspond au même processus :rêve 7 : « une femme ivre tombe dans l’eau, et en ressort dégrisée et amendée » ;
    rêve 8 : l’enfant tombe dans une rivière : c’est la fin des fourmis, fourmillements.
  7. Eveil de l’intime du lien et apparition des archétypes jungiensrêve 1 : bête malfaisante et Dieu,êve 2 : cieux et enfer,rêve 4 : les quatre étapes de l’origine de l’humanité,rêve 5 : l’origine du monde, dans la goutte d’eau,Enfin pullulent les outils artistiques (motte de terre), l’eau purificatrice, les astres (lune, étoiles, soleil) qui sont autant de symboles et archétypes.Que voulons-nous prouver, en fait ? Que ces rêves se construisent comme tous les « grands » rêves avec éveil successif des trois processus inconscients : essence de l’énergie, nature de l’esprit et intime du lien. Les mécanismes de défense s’y invitent aussi, évidemment. Quant aux contenus particuliers, archétypaux et symboliques, ils prennent un certain sens à travers ces aspects formels, bio- physio- et psycho- logiques, et peuvent échapper aux contresens les plus criants par là. Si, par exemple, on ne savait pas que cette fillette est morte trois ans plus tard, le papa psychiatre aurait pu s’intéresser aux signes de tétanie qui trahissent de l’hyperventilation qui, elle-même, résulte d’une hyperémotionnalité et d’une hypersensibilité.Quant aux origines des symboles et des archétypes, nous apprenons aussi qu’ils proviennent en grande partie des processus inconscients éternels et universels et qu’il n’est pas indispensable de consulter les trois mille incunables de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat. Pour nous, au niveau somatologique puis ontologique, nous analysons la capacité du rêveur d’accueillir les trois processus inconscients et pointons les mécanismes de défense. C’est la première étape de l’analyse des rêves. Il peut s’ensuivre une association aux restes diurnes et historiques (freudiens, gestaltiques) ou une analyse des archétypes (collectifs, jungiens, traditionnels).

 

Yrvin Yalom : deux rêves EMIques

Le tunnel noir n’a rien à voir avec la mort réelle.
Au contraire, il purifie. Il éveille la lumière de la vie

Yalom est un psychiatre américain, créateur d’une méthode de psychothérapie de groupe (en groupe hospitalier aussi) et promoteur de la psychothérapie existentielle. Il est le seul auteur de romans dont j’ai lu au moins deux œuvres (parce que je ne lis pas de romans !). Ces œuvres restent dans le thème psy, avec Breuer et Nietzsche d’un côté, un psychiatre existentialiste de l’autre. Et voici qu’il nous livre sa biographie que je dévore aussi. « Comment je suis devenu moi-même » (Paris, Albin Michel, 2018). Je tombe sur l’un de ses rêves fait en catastrophe à la mort de son ami Rollo May, auteur que je cite longuement dans « Stress, Angoisse et Pulsion de Mort » (Meyer 2012). Ce rêve m’a tout de suite interpellé. En voici la présentation par son auteur.

 

Le contexte

« Un soir, Georgia nous a téléphoné : la mort était proche, elle nous demandait de venir immédiatement. Toute la nuit, nous nous sommes relayés tous les trois au chevet de Rollo, qui avait perdu conscience et, victime d’un œdème pulmonaire, respirait laborieusement, une alternance d’inspirations longues et profondes et d’inspirations superficielles. A un moment, alors que je lui touchais l’épaule, il a inspiré une dernière fois, convulsivement, et il est mort. J’ai aidé Georgia à le laver, à préparer le corps pour l’entrepreneur de pompes funèbres qui viendrait le chercher, le lendemain matin, et le conduire au crématorium ».

 

Le rêve de Smoky

« Cette nuit-là, j’ai fait un rêve aussi puissant qu’inoubliable.

Je marche avec mes parents et ma sœur dans un centre com­mercial et nous décidons de monter à l’étage. Je me retrouve dans un ascenseur, mais seul

– la famille a disparu. La montée est très longue, et quand je sors de l’ascenseur je me trouve sur une plage tropicale. Mais j’ai beau regarder partout, je ne vois ma famille nulle part. L’endroit est merveilleux – les plages des tropiques m’ont toujours semblées paradisiaques -, pourtant la terreur m’envahit.

Ensuite, j’enfile une chemise de nuit qui exhibe, sur le devant, le visage souriant, adorable de Smoky l’ours. Ce visage devient de plus en plus éclatant, puis radieux. Bientôt le rêve se concentre sur lui, toute son énergie se reporte sur le visage adorable et souriant de Smoky l’ours.

Le rêve m’a réveillé, me tirant moins de la terreur que de l’éclat, de la surbrillance de l’image sur la chemise de nuit. On aurait dit que des projecteurs soudain illuminaient ma chambre. Que dissimulait l’image scintillante de Smoky? Je suis certain qu’elle était liée à la crémation de Rollo. Sa mort me mettait face à la mienne, représentée dans le rêve par l’isolement, la disparition de ma famille et par la mon­tée indéfinie de l’ascenseur. La naïveté de mon inconscient me choque. Je suis terriblement embarrassé à l’idée qu’une partie de moi a gobé la version hollywoodienne de l’immor­talité : un paradis céleste avec plage tropicale.

J’étais allé me coucher bouleversé par la mort de Rollo et son incinération imminente, et mon rêve tente de supprimer le côté terrorisant de l’expérience, de l’adoucir, de la rendre supportable. La mort se camoufle en une montée d’ascen­seur vers une plage tropicale. La flamboyante crémation devient une chemise de nuit, prête pour le sommeil de la mort, offrant l’image adorable d’un ours en peluche. Mais la terreur déborde, et l’image de Smoky m’embrase et me réveille. » (o.c. p. 243-244)

 

L’interprétation selon Yalom

Comme pour Freud et Jung, on ne comprend rien si on ne commence pas par les fondements absolus de ce « grand » rêve merveilleux et pas du tout catastrophique (si ce n’est par l’interprétation de Yalom !). Et ces fondements, ce sont, devinez ! Mais, auparavant, suivons Yalom qui s’essaye aux explications habituelles :

  • les restes diurnes : la mort de Rollo ;
  • l’évènement déclencheur et central : la mort ;
  • l’effroi devant le déni de la mort en interprétant le paradis tropical comme un espoir d’immortalité ;
  • l’inconscient, « naïf », et pourtant bien avisé ; mais nous l’appellerons différemment ; devinez !
  • enfin la terreur rapportée aux éléments pris au premier degré dans cette situation douloureuse : les disparitions de Rollo, de la famille, du commerce (familial), la crémation « flamboyante ».

 

L’interprétation EMIque

Voici mes propositions inspirées du processus EMIque.

Point de départ : les structures conventionnelles à subvertir, à savoir la famille et le commerce qui était leur job. Le mode d’action est clair : c’est un véritable trauma, à savoir la mort de Rollo dans les bras d’Irvin. C’est une cata (strophe) qui fracasse les certitudes et les rigidités bien sécurisantes.

 

Le Cycle EMIque en cinq étapes

  1. état de lâcher prise dans l’ascenseur, seul, sans les obligations familiales et au-delà de la loyauté au commerce (qui lui a payé ses études !) ;
  2. éveil hédonique dans l’ascenseur, à commencer par l’énergétique qui se libère avec l’accélération du mouvement et sa prolongation ; ascenseur comme tunnel noir débouchant sur la lumière: assombrissement, aspiration vers le haut et plénarisation ;
  3. lumière, illumination, émerveillement, plages paradisiaques, le visage de l’ours éclatant et radieux, « des projecteurs illuminaient ma chambre » ;
  4. créativité éthico- symbolique : les plages des tropiques, Smoky l’ours ; l’intimité avec ces deux objets est telle qu’elle les rend esthétiques et éthiques ;
  5. pleine présence, intégration intéro – externe: « l’image de Smoky m’embrase et me réveille ».

Et la terreur ? Peur de mourir un jour comme Rollo ? Non. C’est la terreur du tunnel noir (alias l’ascenseur) et de la subversion de la structure mentale : ne plus penser, ne plus lire de livre, ne plus théoriser ni écrire ! Et de ne pas interpréter ce rêve à la manière de tout le monde!

L’évidence que ce fut une EMI nocturne et onirique est renforcée par un autre vécu que Yalom nous raconte avec délectation. Il part en Inde pour pratiquer la méditation Vipassana pendant 10 jours et il vit l’EMI.

« Au bout de quelques jours d’instruction incessante, j’ai eu une épiphanie, qui a complètement bouleversé mon exercice de méditation. Un emballement. L’impression qu’on me ver­sait du miel sur la tête, qui coulait lentement jusqu’à envelop­per mon corps tout entier. C’était délicieux, je sentais mon corps bourdonner ou vibrer, et soudain, j’ai eu un flash, j’ai compris pourquoi tant d’adeptes choisissaient de demeurer dans cet état pendant des semaines, voire des années. Plus de soucis, plus d’angoisse, aucune conscience de soi ou d’être à part, seuls ce bourdonnement divin et la chaleur qui se répand à travers tout le corps. Hélas, cet état surnaturel n’a duré qu’un jour et demi, et je ne l’ai plus retrouvé. Au bout du compte, je crains d’être un cancre en matière de méditation Vipassana» (o.c.p.267)

Même extase que dans le rêve. Mais : « plus de soucis, plus d’angoisse, aucune conscience de soi ou d’être à part ». Très peu pour moi ! Autant rester « un cancre en matière de méditation Vipassana ». (et de l’interprétation des rêves !)

Pour être submergé par tous les délices, il faut subvertir les gardiens du temple, à savoir attention, concentration, maîtrise et volonté. Mais voici que la suite et fin du livre nous offre un second rêve. Même si la tâche s’annonce plus délicate ici, il faut s’y plonger. Ici, pour Irvin, c’est le contenu encore qui l’emporte plus que la forme. Mais on la sent, cette dernière, en arrière plan, c’est le cycle EMIque qui, lui, est universel alors que le contenu est personnel.

 

Le rêve de Momma

« En fin de rédaction du dernier essai, j’ai fait un rêve fort et inoubliable sur ma mère, que j’ai raconté dans l’histoire qui a donné son titre à mon livre suivant.

Crépuscule. Je suis peut-être mourant. Des formes sinistres entourent mon lit : moniteur cardiaque, bouteilles d’oxygène, flacon de goutte-à-goutte, boucles de tuyaux en plastique – entrailles de la mort. Je ferme les paupières. Je glisse dans l’obscurité.

Soudain, je saute du lit, je file de ma chambre d’hôpital, sors en pleine lumière au soleil du parc d’attractions de Glen Echo où j’ai passé tant de dimanches d’été, il y a des décennies. J’entends la musique des manèges. J’inspire le parfum humide, caramélisé des pommes d’amour et du pop-corn poisseux. Je marche droit devant moi, sans hésiter ni devant le stand du Flan givré de l’Ours polaire ni devant les montagnes russes à double plongeon, ni devant la grande roue – tout ça pour aller faire la queue devant la Maison de l’Horreur. Mon ticket acheté, j’attends que la prochaine voiture passe le tournant et s’arrête à grand bruit devant moi. Une fois assis, la barre de sécurité baissée pour que je ne coure aucun risque, je jette un dernier coup d’œil autour de moi – et là, au milieu d’un petit groupe de curieux, je la vois.

Je lui fais signe des deux bras, je l’appelle, si fort que tout le monde m’entend. «Momma ! Momma ! » Et à cet instant, la voiture bondit en avant et heurte la double porte, qui s’ouvre et me précipite dans l’énorme gueule noire. Je recule aussi loin que je peux et, avant d’être avalé par l’obscurité, je crie de nou­veau «Momma ! Comment je vais faire, Momma ? Momma, comment je vais faire ?».

Le message du rêve serait-il – et cette possibilité m’atterre – que j’ai mené toute ma vie avec cette pauvre femme pour principal spectateur ? Toute ma vie j’ai cherché à m’échapper de mon passé – le ghetto, l’épicerie – mais se pourrait-il que je n’aie échappé ni à mon passé ni à ma mère ? » (o.c. p. 313-314)

 

Et voici l’observation EMIque.

Point de départ : les structures matérielles : les marqueurs de maladie mais aussi de soins et de guérison ; ce serait la mort, encore, à un premier degré. Tout le livre nous décrit l’obsession de Yalom devant la mort.

 

Le cycle EMIque :

  1. lâcher-prise: « je ferme les paupières ; je glisse dans l’obscurité ;
  2. éveil des ressources hédoniques, par tous les sens : musique, parfum, goût, mouvement, vertige, bruit, et surtout « pleine lumière au soleil » :
  3. Voiture s’engageant dans le tunnel , « dans l’énorme gueule noire » ; aspiration vers l’avant : « avalé par l’obscurité ». Et la lumière éclatante pourrait poindre au fond de la gueule. Mais non. On ne lâche pas. Faut se retenir. Et qui ferait garde-fou sans cela comme on le lit un peu plus loin ?

« Bien sûr, le rêve me terrifie, qui véhicule l’idée que, alors que je me rapproche de ma mort, cette maison obscure des horreurs, je suis encore en quête d’approbation. Pas de ma femme, de mes enfants, de mes amis, collègues, étudiants ou patients, mais de ma mère ! Cette mère que j’ai détestée et dont j’avais si honte. Oui, dans mon rêve, c’est vers elle que je me tourne. C’est à elle que je pose l’ultime question : « Comment je vais faire ? » Quelle meilleure preuve y a-t-il du pouvoir indéfectible des attachements de la prime enfance ? » (o.c. p.315)

Interprétation de psy, de professionnel, allusion aux théories de toutes obédiences. C’est Momma ! C’est psychiatrique, psychanalytique, existentialiste tout à la fois. L’interprétation classique se fait à nouveau ! Mais Momma n’est qu’une variable. L’invariant gît par-dessous : faut pas lâcher la tête ! Voilà ce qu’ajoute Irvin qui écrit tous les matins à cette époque pendant trois à quatre heures,

« Ecrire, me dis-je parfois, c’est l’acte par lequel je m’efforce de repousser le cours du temps et l’inéluctabilité de la mort. Faulkner l’exprime mieux que moi : « Le but de tout artiste est d’arrêter le mouvement, de le retenir de façon que, à un moment donné, un étranger l’étudie et le fasse renaître. » Je suis persuadé qu’ainsi s’explique la passion qui me pousse à écrire- et à ne jamais m’arrêter. » (o.c.p.364-365)

Par ailleurs, tout le monde sait (et même les psys) que ces attractions foraines sont faites pour provoquer de grosses bouffées d’émotion et parfois même de véritables Expériences de Mort Imminente comme le rappelle ce souvenir.

 

Conclusion

Ainsi ce psy, qui a jouit 36 heures lors d’une méditation Vipassana, en revient à sa tête, à sa caboche. Surtout ne pas lâcher alors que tout s’éclaire, s’illumine et resplendit. Smoky et le parc d’attraction de Glen Echo (Plein Echo ?) n’auront pas la peau du Plein Ego ! Ils auront pourtant essayé ! Moi aussi, puisque je vais envoyer ce texte à Irvin avec le contexte des rêves de Freud et de Jung et du modèle EMIque.

Ce n’est pas la mort dans x temps, ce n’est pas la mère d’antan. C’est la tête d’aujourd’hui ! En plus de nous rappeler le cycle EMIque qui inspire les grands rêves, nous avons ici l’une de ces structures à subvertir : la tête, le mental ! Et elle est impériale, elle empêche d’aller dans la nature de l’esprit et ses merveilles comme en Vipassana. Mais il faut changer de vie pour cela.

 

Trois rêves de René Descartes

Quand l’EMI dévaste la raison

Passons à un contempteur de l’unité corps-esprit et même du corps – cœur – esprit. C’est du moins ce qu’on retient principalement de ce grand esprit, René Descartes. Et pourtant, oyez braves gens. Notre héros national, et même européen, a lui aussi fait des rêves, anti- cartésiens en plus ! Ça se passe pendant une nuit d’émotion et de révélation radicale qui fait penser à celle de Pascal et même à Paul sur le chemin de Tarse. J’emprunte la présentation de l’évènement à un texte de la revue Sciences Humaines (nov. 2018 p.52) écrit par son directeur, Jean François Dortier.

 

Le contexte

« Il a découvert depuis peu les charmes des mathématiques, en lesquelles il excelle. Elles lui offrent une nouvelle façon de penser le monde, dont il couve l’espoir de dévoiler les lois cachées… (lui aussi !)

Penser le monde à l’aide de la seule raison : voilà donc à quoi il va s’employer. Une révolution mentale est alors en cours. « La nature est écrite en langage mathématique », a écrit Galilée quelques années plus tôt. Les mathématiques ont donc ce pouvoir extraordinaire de décrypter les lois de la nature. Pour Descartes, c’est une révélation. Voilà un projet à la mesure de son ambition : il va mettre au jour les lois de la Création, conçues par un Dieu physicien qui a construit le monde selon un plan rationnel. »

 

Les trois rêves 

« Se détourner des savoirs anciens

Ce soir-là, l’esprit en ébullition, Descartes finit par s’endormir. Commence alors un rêve étrange. Il marche dans la rue. Un vent violent le pousse contre un bâtiment, le collège jésuite de La Flèche où il a fait ses études. Il entre et rencontre un homme qui l’appelle par son nom. On lui propose un melon… Descartes se réveille… Ce rêve l’intrigue. Il passe deux heures à méditer.

Puis se rendort.

Commence alors le deuxième rêve : il se trouve dans une pièce où, après un coup de tonnerre, il voit s’abattre sur lui, dans sa chambre, comme une pluie d’étincelles crépitantes. Il se réveille une seconde fois, effrayé, puis se rendort de nouveau.

Vient alors le troisième rêve où il est question d’une encyclopédie. Un personnage y apparaît, un poète. »

 

L’interprétation selon Descartes

« Pour Descartes, ces rêves ont un sens. Ils lui indiquent une mission. Le vent est le mauvais génie qui le pousse vers les savoirs anciens. Il doit s’en détourner. La pluie d’étincelles signifie qu’il a été choisi pour dévoiler une grande vérité. L’apparition de l’encyclopédie indique la voie : unifier les connaissances autour d’une méthode nouvelle. Descartes, ayant hérité d’une petite fortune familiale, décide alors de consacrer sa vie à ce projet. »

Descartes interprète juste, avec une intuition inspirée non pas par la « méthode » qu’il a développée dans son « discours (de la méthode) » mais par une véritable EMI dont il respecte l’impulsion et reconnait le sens.

 

L’interprétation EMIque

Le point de départ : une nuit d’exaltation avec un « esprit en ébullition » qui le plonge dans le nyct-onire fondateur. Il s’agit d’une situation cata- (strophique) qui subvertit sa structure mentale habituelle.

1ère étape  Le sommeil le met en mode par défaut où les principales fonctions (différenciées avec sa méthode analytique) se reconnectent et suscitent une créativité qui s’impose d’elle-même.

2ème étape  L’éveil énergétique se transforme en un « vent violent » qui lui fait retrouver son collège d’antan.

Bascule ontoneuro  Il est aspiré à l’intérieur (probablement sombre) et voit au bout (du tunnel marqué par un coup de tonnerre) un homme qui l’appelle par son nom. L’orange était certainement colorée et même lumineuse.

3ème étape  Une « pluie d’étincelles crépitantes ». Descartes est aussi auditif que visuel et sensitif. C’est la lumière au bout du tunnel et l’entrée en mode auto- (nome).

4ème étape Il est question d’une encyclopédie, à savoir de « créativité symbolique ».

5ème étape L’intégration des ressources nouvelles à la situation existentielle : je créerai cette encyclopédie !

 

Changement de vie Descartes « décide de consacrer sa vie à ce projet ».

L’article de Dortier veut démontrer que Descartes s’est largement planté avec sa méthode toute « cartésienne ». Par contre, du côté intuition, il tient la route ! Il n’a pas reconnu le processus EMIque rationnellement mais il le vit existentiellement.

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