La dimension somatologique du rêve et les bases EMIques

Voici quelques éléments des enseignements du corps en rêve.

– Le cadre du rêve (situation, paysage, personnages et objets) évoque émotion, affect et sentiments ; la succession de ces cadres avec les séquences du rêve indique l’évolution des sentiments et donne le fil conducteur du rêve. Chaque séquence est un affect particulier.

– Le changement de cadre avec le passage à une autre séquence du même rêve, traduit une évolution de l’émotion et de l’affectif ; c’est ainsi que la présence dans un lit avec un(e) partenaire évoque la focalisation de l’énergie dans le centre sexuel : élémentaire mon cher Sigmund ; l’arrivée inopinée de mère, père et/ou amis traduit la mise en circulation énergétique vers l’affectif ou alors… la stase énergétique radicale ! La séquence suivante du rêve fera comprendre laquelle des deux solutions est la bonne : le sexuel devient plus doux et plus affectueux ou… l’on n’est plus dans un cadre sensuel, mais à la guerre !

– La polarité structure-fonction se met en image : la protubérance est structure, la grotte aussi, le furet qui va se cacher derrière la colline ou dans la crevasse est… processus. S’il disparaît, la structure a mis l’énergie en stase. S’il ressort avec six petits à ses trousses, la fonctionnalité se met en branle ; une rivière en crue est déferlement processuel et si le pont qui l’enjambe est celui de Mostar, détruit, la structure est bien mal en point ! Tout ce qui est stable, massif, fixe, est structure. Tout ce qui bouge, vole, coule, est processus. Les symboles modernes se prêtent à merveille à cette polarisation : une voiture qui ne démarre pas est structure figée ; si elle ne ralentit pas quand on freine, elle devient processus. Et même le portable : il sonne durant un concert et vous ne pouvez l’arrêter : c’est processus sans structure !

– Le mouvement est fonctionnalité : il est lâcher-prise, état de choc quand ça descend et prendre-prise, stress, quand ça monte, jusqu’à fracasser la structure quand l’ascenseur, par exemple, défonce les limites supérieures du bâti et se crasche dans l’espace.

Ces quatre éléments de la dimension somatologique ne sont pas nouveaux en soi mais apportent du neuf du fait d’être systématisés en tant que fondement du processus de rêve ; ils donnent une base claire et solide au rêve. Mais c’est le dernier élément qui fait nouveauté et richesse.

 

Les trois “ purs processus inconscients “

L’approche holanthropique apporte la quasi certitude que le rêve met en image le passage de l’être diurne bien structuré à l’état d’être nocturne processuel, à travers les trois étapes énergétique, spirituelle et interpersonnelle. Car, si la journée accumule tension musculaire, préoccupation mentale et relations difficiles jusqu’à la sidération vespérale, la nuit débarrasse de ces structures rigides et redonne la souplesse corporelle, l’ouverture spirituelle, l’enthousiasme pour de nouvelles rencontres. Nous concevons donc que du début de la nuit jusqu’au réveil se déroule un processus de détente (structural) et d’éveil (fonctionnel) qui fait passer par les mêmes étapes que l’EMI (expérience de mort imminente), la pneumanalyse ou la Présence Juste.

a) État d’être structuré :
Ce sont tous les rêves banaux si fréquents qui décrivent des situations réelles, réalistes, avec moultes détails exacts, avec discours logiques et répétitifs.

b) Subversion de la structure corporelle et éveil énergétique :
Ça commence par le rêve hypnagogique où l’on tombe dans un trou jusqu’à ce qu’un grand effroi réveille et restructure. Ça continue par tous les rêves freudiens dans lesquels on peut ressentir de la pulsion, de l’énergie focalisée dans le… lit conjugal, de l’énergie circulante quand on connecte avec père, mère et/ou amis ! Il vient beaucoup d’images réelles empruntées aux restes diurnes et à l’histoire personnelle. C’est mon rêve de renvoi du couvent. Toutes ces remémorations s’habillent d’émotions intenses et de sentiments.

c) Subversion de la structure mentale et éveil spirituel.
Il ne faut pas nécessairement se retrouver dans le tunnel noir. Il suffit de s’engager dans un long corridor un peu sombre truffé d’innombrables portes qu’on ouvre l’une après l’autre pour se retrouver devant… une nouvelle porte fermée et des personnages sombres et inquiétants. Peu à peu, le corridor s’éclaire, s’illumine ; le prochain personnage est habillé de blanc, contrastant avec les premiers protagonistes tout gris. Puis c’est coloré, beau ; le personnage offre un bouquet de fleurs multicolores… Une vérité s’affiche tout d’un coup : j’ai tout compris, j’ai les dix chiffres du loto… Je sais que je sais, même si je ne sais pas quoi en détail.

d) Subversion de la structure personnelle et éveil transpersonnel.
Et là nous débouchons sur le grand rêve jungien que nous n’avons pas développé plus avant. Référons-nous aux écrits du maître et… à nos propres rêves.

Ces bases somatologiques nous donnent un contexte clair et univoque qui nous permet de nous aventurer beaucoup plus sûrement dans le contenu des images. Le furet, par exemple, ressemble-t-il à la souris qui m’a nargué hier soir dans la cuisine ? (reste diurne), est-il immobile ou bouge-t-il ? (stase ou circulation énergétique), monte-t-il ou descend-t-il ? (énergie en stress ou choc, concentration ou diffusion), disparaît-il dans la grotte ou en ressort-il avec six petits ? (dimension sexuelle et libidinale de l’énergie), se dresse-t-il comme une érection ou les caline-t-il tous les six ? (dimension de puissance ou d’affectivité), entre-t-il dans le corridor sinistre, traverse-t-il les portes jusqu’à découvrir le trésor rutilant ? (subversion de la structure mentale) et jusqu’à se transformer lui-même en un être de lumière : il “ fût raie “ (éveil du pur processus) que nous appelons « nature de l’esprit ».

Cette présentation résumée de l’ouverture progressive du rêve aux trois processus inconscients vient compléter la première recherche sur le rêve (Meyer 1995) et la valider étonnamment. Revoyons là aussi ce concept complexe. Nous parlions de “ lissage de la ligne de vie “ en entendant par là le processus suivant :

– l’état de veille apporte son lot d’événements en stress et en choc qui s’inscrivent dans le corps comme ces “ restes diurnes “ dont parle Freud et qui laissent en fin de journée une structure de tension et de fatigue, en stress ou en choc ;

– le sommeil apporte une détente progressive de cette tension, défait les marques corporelles des stress et choc en autant d’images de rêve (chute dans le rêve hypnagogique, mouvement, descente et montée…) et laisse place aux purs processus par séquences successives (rêve érotique, couloir interminable, couleurs et lumière etc.) Le rêve repasse par les stress du corps (images de difficultés dans le rêve) et les chocs (descente de l’escalier) mais en même temps il libère le corps de ces tensions et dépressions ; puisque c’est la fonction du sommeil ;

– ce premier lissage des “ restes diurnes “ cherche les illustrations visuelles dans certains événements de vie passés qui sont associés par le même état corporel (stress ou choc, ébats amoureux dans le lit conjugal interrompus par l’arrivée de la mère, puis retour au souvenir de la mère qui surprend une masturbation et, peu à peu, atténuation de ce stress et partage affectueux entre les trois protagonistes : c’est le lissage de l’histoire de vie ;

au-delà de ces anecdotes, il se fait une deuxième association à un niveau plus fondamental, essentiel, avec la mise en image de la polarité structuro-fonctionnelle, maîtrise-jouissance, contrainte-processus, par des illustrations visuelles symboliques et archétypales (remparts du château qui s’ouvrent sur une châtelaine éblouissante, dragon menaçant éliminé par une épée de feu…).

C’est par l’état du corps (et du cœur) que se fait cette connexion entre stress et choc, événements de vie sinistres et réjouissants, archétypes de victoire et de défaite… Et comme la nuit fait passer de la tension à la détente, de la stase énergétique à la circulation voluptueuse, la “ligne de vie“, chaotique au départ, se lisse peu à peu et s’abonne au bien-être… celui des rêves érotiques du petit matin entre autres.

 

L’interprétation du rêve

Après toutes ces étapes préparatoires, peut advenir une interprétation à même de produire l’expérience plénière. Mais c’est au rêveur qu’on laissera ce soin. Pour en revenir au rêve de furet on peut illustrer notre propos en disant que c’est l’analysant qui choisira son furet, celui qui fera tilt, celui qui le précipitera dans l’insight, dans le “ah ha de l’interprétation juste”, dans l’expérience plénière. L’analyste aura gagné en faisant semblant de perdre, de ne pas savoir, de s’accrocher au corps comme à une bouée, avant d’en faire un plus, un plein, une globalité holanthropique.

Et le choix du bon furet ira dans le sens du lissage de la ligne de vie ; l’accès aux purs processus est lui-même lissage, remplissage, accès aux ressources fondamentales (EMIques), plénitude et constituance. Car, au delà de la lecture événementielle du contenu du rêve, se fait l’observation de la capacité à ces laisser-aller aux purs processus : est ce que je me rappelle mes rêves et les aime ; est ce que je vais au delà des restes diurnes jusque dans la volupté énergétique, (sexuelle en particulier) ; est-ce que j’ose aller dans l’obscurité qui débarrasse du mental et ouvre à la lumière et à la vérité, jusqu’à me perdre dans les fantasmagories archétypales et spirituelles. Ce cheminement est le lissage essentiel de l’être que le rêve donne à connaître, même s’il n’en est pas nécessairement la cause objective.

Le rêve répare en lissant les structures cabossées.
Le rêve remplit en éveillant les processus.

 

Synthèse : les paramètres somatologiques du rêve

Voici le protocole systématisé de l’analyse somatologique du rêve :

  • au-delà de son réalisme ou de son symbolisme, la situation, le cadre de chaque séquence du rêve, traduit l’ambiance émotionnelle et/ou affective du moment ;
  • le défilement sans lien apparent de ces situations manifeste l’évolution des états émotionnels et/ou affectifs ;
  • chaque séquence se centre sur un état structuro-fonctionnel précis, sur un gradient stress-détente donné et plus particulièrement sur le passage du stress à la détente puisque c’est la fonction du sommeil ;
  • cette mise en vision de l’état stress-détente cherche ses images dans les restes diurnes et les inscriptions des principaux événements de la vie ;
  • nous sommes là dans la première étape de l’éveil des purs processus inconscients, dans l’étape énergétique, freudo-reichienne ;
  • les rêves les plus aboutis, jungiens en particulier, mais aussi les rêves transmis par les grandes traditions (de Nabuchodonosor, du pharaon d’Egypte…) mettent en image les processus inconscients :
    • passage du tunnel noir comme subversion de la structure mentale ;
    • éveil de la nature de l’esprit avec clarté, couleurs, amour, volupté, évidence ;
    • passage à l’intime du lien, symbolique, archétype, esthétique et éthique.

L’analyse holanthropique de deux rêves de Freud et Jung eux-mêmes illustrera ce protocole holanthropique avec insistance sur la dimension somatologique.

 

L’Interprétation des rêves selon Freud

Grâce à Freud, le rêve est devenu un outil majeur pour le travail psychothérapique. Il a gagné ses lettres de noblesse, à savoir sa crédibilité méthodologique et scientifique. Les recherches des neurosciences ont emboîté le pas, faisant du rêve – de son substratum neurophysiologique en tout cas – un objet d’étude des plus sérieux. Elles ont observé que tout déficit de sommeil paradoxal – et donc de rêve – doit être compensé au plus vite sous peine de pathologie. Le rêve est entré dans le domaine de la médecine.

Certes Freud a poussé la systématisation de ses théories à l’extrême, s’exposant à l’obsolescence de certains de ses points de vue. Lui-même a des excuses, du fait de l’état limité des connaissances neurophysiologiques de l’époque. Les disciples actuels en ont moins. Quant aux ancêtres de Freud, ce n’est pas qu’ils n’aient pas abordé la question, et même avec brio. Plus empiriques, ils en sont restés à des descriptions phénoménologiques au plus près du sujet et gardent étonnamment une grande ressemblance avec les découvertes actuelles. Je ne voudrais évoquer que l’un d’eux, Scherner R.A., présenté par Freud dans sa recension de la littérature. Voici comment Freud énumère les points forts de cet apport de Scherner.

 

Le rêve selon Scherner

  • « Dans le rêve, la centration, l’énergie spontanée du moi sont énervées…
  • « Par suite de cette décentralisation, la connaissance, le sentiment, la volonté et l’activité de représentation sont modifiés…
  • « L’activité de l’âme, qu’il faut nommer fantaisie, libre de toute domination de l’entendement…dispose d’une domination sans limites…
  • « Elle emprunte certes à la mémoire de l’état de veille…
  • « Dans le rêve elle ne se montre pas seulement reproductrice mais aussi productrice…
  • « Elle montre une prédilection pour le démesuré, l’exagéré, le monstrueux…
  • « Elle gagne une plus grande souplesse, une plus grande agilité…
  • « Elle est réceptive aux délicates sollicitations de la sensibilité…
  • « À la fantaisie du rêve il manque la langue conceptuelle ; ce qu’elle veut dire il faut qu’elle le peigne dans le registre de l’intuition… elle le peint avec toute la plénitude, la force et la grandeur de la forme de l’intuition…
  • « Elle répugne à exprimer un objet par son image propre et choisit plutôt une image étrangère…
  • « C’est là l’activité symbolique de la fantaisie…ses peintures apparaissent comme marquées du souffle du génie…
  • « Elle est intérieurement obligée d’intriquer plus ou moins avec lui le moi du rêve…
  • « Le matériel sur lequel la fantaisie du rêve effectue son activité artistique est principalement celui des stimuli corporels organiques, si obscurs pendant la journée…
  • « Le rêve à stimulus sexuel chez l’homme amène le rêveur à trouver dans la rue la partie supérieure d’une clarinette avec à côté la même partie d’une pipe à tabac, à côté encore une fourrure…
  • « Aucune fonction utile ne se rattache dans les rêves à l’activité de la fantaisie symbolisante de Scherner. L’âme, en rêvant, joue avec les stimuli qui s’offrent à elle… (Freud 2003 passim p.116 à 119).

Ces observations sont très riches, aussi freudiennes que jungiennes, somatologiques également, et ne contreviennent à aucune découverte des substratums neurophysiologiques récents. Mais il y manque la systématisation chère à Freud ! Fort heureusement ! En résumant le résumé de Freud on pourrait dire :

  • le décentrement libère une fantaisie sans limite
  • qui se nourrit des restes diurnes, de sensations subtiles, de stimuli corporels, d’intuitions, de souvenirs,
  • pour produire la narration onirique exagérément, artistiquement, symboliquement, avec le souffle du génie, sans finalité sinon de jouer avec les stimuli et les matériaux disponibles.

 

La théorie freudienne du rêve

Reconnaissant la richesse de ces observations, Freud traite néanmoins Scherner avec condescendance, car, lui, il a une systématisation et une théorie explicative. Après130 pages de recension de la littérature scientifique, Freud annonce d’emblée son système avec quatre hypothèses de base :

  • le rêve à une tâche: préserver le sommeil ;
  • il a une signification: sous forme d’une pensée latente qui est à l’origine du rêve ;
  • ainsi qu’une finalité: satisfaire un souhait ;
  • mais aussi des obstacles: ce souhait – pulsionnel et sexuel principalement – est censuré et doit donc être déguisé pour apparaître dans le rêve.

Aussi nous retrouvons- nous avec une dimension latente (la pensée et le souhait) et des images manifestes qu’il faudra décrypter. Puis Freud fait l’inventaire des matériaux du rêve : restes diurnes, stimuli somatiques, éléments indifférents sans importance, retour à l’infantile. Il aborde ensuite quelques rêves typiques comme celui de se retrouver nu ou peu habillé et tout honteux (eh bien non, c’est l’inverse, on veut s’exhiber, voilà le souhait !) ou les rêves de mort (eh bien, là encore on a tout faux : c’est le véritable souhait du petit enfant œdipien qui veut la mort du parent !).

Dans une quatrième partie, Freud théorise le travail du rêve puisqu’il faut censurer / déguiser et traduire en image. Les processus de travail sont bien connus : condensation, déplacement, symbolisation et représentation des règles de la pensée logique (contradiction, causalité, négation etc.). Ici on reposera évidemment la question préalable : la pensée latente existe t’elle et, si oui, est-elle censurée et donc à déguiser, au-delà de sa représentabilité ? Et puis, essayons de dramatiser un peu ce récit tel que Freud le fait pour le rêve ! Voici ce qu’il écrit à son ami Wilhelm Fliess, en 1898, au moment où il a dû argumenter les quatre premières parties.

« Quant au livre des rêves, ça ne gaze pas […] Toutes les parties obscures que j’ai, par paresse, négligées demandent maintenant à être éclaircies. J’ai besoin de beaucoup de patience, de belle humeur et de quelques bonnes idées. Nous voilà en panne devant les relations entre les deux systèmes de pensée et il va falloir que je m’en occupe sérieusement. » (Durand p.59)

 

Et le salut vint de Lipps (heim)

Deux mois plus tard, il écrit « je me plonge dans l’étude de Lipps qui, je le pressens, possède parmi les écrivains philosophes de notre temps l’esprit le plus lucide. Jusqu’à présent, les vues de Lipps s’accordent avec les miennes et peuvent être transposées en mes propres hypothèses. Le moment n’est évidemment pas bien choisi pour pousser plus loin mes éclaircissements. Mon travail sur l’hystérie semble encore plus douteux et sa valeur moindre – comme si j’avais omis de tenir compte d’un certain nombre de facteurs importants – et l’idée de reprendre ce travail me répugne. » (Durand p.59)

Et huit jours après : « Ici, dans l’inaction (il est en voyage pour l’Adriatique) (…) tout finit par peser lourdement sur mon esprit. Mon travail semble maintenant avoir bien moins de valeur, ma désorientation est totale et le temps – une année entière vient de s’écouler sans apporter de progrès tangibles à mes théories – semble incommensurable avec ce qu’exigerait le problème (…) En ce qui concerne la psychologie, cela va mieux, j’ai retrouvé dans Lipps mes propres principes exposés, un peu mieux que je ne l’aurais désiré.

Le chercheur trouve souvent plus qu’il eut espéré trouver. D’après Lipps, le conscient ne serait qu’un organe sensoriel, le contenu psychique, une simple idéation et les processus psychiques demeureraient tous inconscients. Il y a concordance jusque dans les détails, peut-être la bifurcation d’où partiront mes idées nouvelles se révélera-t-elle plus tard. » (Durand p.59 – 60)

Dramatisation exagérée ? Non, si on suit Anne Durand qui nous relate l’épisode.

« Après avoir travaillé, pourrait-on dire, sur les plans parallèles et horizontaux : l’observation clinique, les déductions théoriques, l’appui sur d’autres auteurs, Freud trace des verticales. Il en est une sur laquelle nous nous attarderons : celle qui tente de relier le rêve et le symptôme par l’entremise du cadre lipséen de l’inconscient. Elle n’a été rendue possible que par l’abandon préalable par Freud de sa théorisation de toute référence avec l’anatomique et le physiologique, mais aussi par la mise entre parenthèses de grandes avancées conceptuelles sur la question du symptôme de janvier 1896. Une relecture des lettres à Fliess s’échelonnant sur une année avant et après l’été 1898 permet de prendre la mesure des difficultés de Freud à quitter le schéma organiciste de l’Esquisse. » (Durand p.62)

Lipps a effectivement sauvé Freud de sa panne. Voici encore l’avis d’Anne Durand : « Pourtant la clé qu’il cherchait lui est donnée en janvier 1899 «  Je ne révélerai qu’une chose, c’est que le schéma du rêve peut avoir une utilisation très générale et que la clé de l’hystérie se trouve vraiment incluse dans le rêve… » «  Je crois savoir maintenant par quoi se distingue le rêve du symptôme (…) Le rêve est maintenant loin de la réalité, il lui suffit d’être la réalisation du désir d’une pensée refoulée. » (Durand p.66).

L’interprétation des rêves se termine par une soixantaine de pages très denses ou s’annoncent l’essentiel de la théorie freudienne et la naissance de la psychanalyse :

  • l’appareil psychique avec la première topique : inconscient, préconscient, conscient,
  • la sexualité infantile,
  • le complexe d’Oedipe,
  • les processus primaire et secondaire,
  • la régression en ses trois dimensions : topique, chronologique et formelle.

 

Freud : le rêve de Venise

Il nous reste à mettre toutes les propositions freudiennes à l’épreuve de… l’approche holanthropique (et EMIque) en nous intéressant à l’un de ses rêves majeurs qu’il a « soumis à l’analyse la plus exhaustive ». Je l’appellerai le rêve de Venise puisqu’il évoque la Riva Schiavoni où j’adore descendre moi-même. Ce rêve est re-évoqué cent pages plus loin en pleine élaboration métapsychologique. Il est l’un des rares exemples où Freud n’arrive pas à étouffer l’éveil des purs processus par ses descriptions très réalistes et ses théorisations très rationnelles. (FREUD o.c.p. 513 – 519). « La couleur de l’eau, d’un bleu profond, la couleur brune de la fumée sortant des cheminées des bateaux, ainsi que le brun et le rouge foncé des constructions que je voyais, me laissèrent une profonde impression. S’il y a un rêve qui devrait être interprété en référence à un stimulus visuel, c’était bien celui-là. (o.c.p. 600).

Un château au bord de la mer ; plus tard il n’est pas situé directement au bord de la mer, mais au bord d’un canal étroit qui conduit à la mer. Un certain Monsieur P. en est le gouverneur. Je suis debout avec lui dans un grand salon à trois fenêtres devant lequel se dressent les saillies d’une muraille comme des créneaux de forteresse. Sans doute suis-je affecté à la garnison en qualité d’officier de marine volontaire. Nous redoutons l’arrivée de navires de guerre ennemis, car nous sommes en état de guerre. Monsieur P. a l’intention de partir : il me donne des instructions sur ce qui devra se passer dans le cas redouté. Sa femme malade se trouve avec les enfants dans le château en danger. Quand le bombardement commencera, la grande salle devra être évacuée. Il respira difficilement et veut s’éloigner ; je le retiens et lui demande de quelle manière je devrai lui faire parvenir des nouvelles en cas de besoin. Là-dessus il dit encore quelque chose, mais aussitôt après il tombe mort. Je l’ai sans doute fatigué inutilement avec mes questions.

Après sa mort, qui ne me fait pas plus impression que cela, des pensées : la veuve restera-t-elle dans le château, devrai-je annoncer la mort au quartier général et, étant le suivant dans la hiérarchie du commandement, devrai-je prendre la direction du château ?

Je suis maintenant debout près de la fenêtre, examinant les navires qui passent : ce sont des bateaux de commerce qui filent à toute allure sur l’eau sombre, certains avec plusieurs cheminées, d’autres avec un toit renflé (qui ressemble tout à fait aux bâtiments de gare dans le rêve préliminaire – non raconté).

Puis mon frère se tient à côté de moi et nous regardons tous deux par la fenêtre, portant nos regards sur le canal. À la vue d’un navire, nous nous effrayons et nous nous écrions : voilà le navire de guerre qui arrive ! Mais il apparaît que seuls reviennent ces mêmes navires que je connais déjà. Voici qu’arrive maintenant un petit navire, drôlement coupé, se terminant au milieu dans le sens de la largeur : sur le pont on voit des choses curieuses, du genre timbales ou boîtes. Nous nous écrions, comme d’une seule voix: C’est le navire du petit déjeuner.

Et voici quelques commentaires de Freud sur la qualité des images et leur impact esthétique. Notons tout de suite la contradiction entre « la beauté des couleurs », « la profonde impression » (voir ci-dessus) et (ci-après) « l’impression sinistre », « toilette noire, deuil », et encore « la plus gaie des jouissances de vie » !

  • Le mouvement rapide des navires, le bleu sombre et profond de l’eau, la fumée brune des cheminées, tout cela réuni produit une impression sinistre, d’une extrême tension.
  • La mort du gouverneur ne me fait aucune impression.
  • C’était un an auparavant à Venise; nous nous trouvions, par une “journée à la beauté enchanteresse, aux fenêtres de notre chambre donnant sur la Riva Schiavoni et portions nos regards sur la lagune bleue où il y avait aujourd’hui plus de mouvement que d’habitude. Des navires anglais étaient attendus, qui devaient être solennellement accueillis, et soudain ma femme s’écria, avec une joie d’enfant : «Voilà le navire de guerre anglais qui arrive!»
  • L’objet du rêve signifie donc… toilette noire, deuil, et fait directement allusion à un décès.
  • C’était donc cela le «navire du petit déjeuner », et c’est justement derrière cette réminiscence de : la plus gaie des jouissances de la vie que le rêve cache les pensées les plus affligeantes sur un avenir inconnu et inquiétant.

 

L’interprétation de l’affect selon Freud

Le rêve de Venise avec ses luxuriances visuelles et sa mort d’homme pousse Freud à théoriser la place de l’affect dans le rêve.

  • Lorsqu’un affect se trouve dans le rêve, il se trouve aussi dans les pensées du rêve, mais l’inverse n’est pas vrai. Le rêve est en général plus pauvre en affects que le matériel psychique.
  • La « répression des affects » ne serait en aucune façon un résultat du travail de rêve, mais une conséquence de l’état de sommeil.
  • Nous concevons la répression d’affect comme la conséquence de l’inhibition qu’exercent les opposés les uns envers les autres et qu’exerce la censure contre les tendances réprimées par elle. L’inhibition d’affect serait donc le second résultat de la censure de rêve comme la déformation de rêve en était le premier.

Voilà un bon exemple d’interprétation freudienne, dans le réalisme des descriptions, la recherche de restes diurnes et historiques, le parallélisme de la pensée latente (sinistre !) et des images manifestes (merveilleuses !). Mais pourquoi cette pensée latente (éventuelle) serait-elle si sinistre ? Tout se termine bien, en happy-end, le rêve et le sommeil ayant rempli leur rôle de restitution de la fonctionnalité, de la détente, du bien être et du nouvel optimisme nécessaire au départ d’une nouvelle journée ! Je propose d’ajouter l’étape somatologique de l’interprétation, l’infrastructure, qui nous diront si la superstructure freudienne tient le route, ou plutôt le « grand canal » de Venise.

  1. L’analyse Somatologique du rêve de Venise

Le séquençage du rêve

Je me suis permis de présenter le texte du rêve en quatre paragraphes qui délimitent les quatre séquences du rêve :

  • le gouverneur,
  • la prise de fonction par Freud comme gouverneur remplaçant,
  • les navires de commerce ;
  • le navire du petit déjeuner.

Nous percevons l’amélioration des situations d’une séquence à l’autre : guerre et mort ž montée en grade ž bateaux de commerce ž navire du petit déjeuner ! Quelle belle satisfaction de désir ou de souhait !

 

La bascule structuro-fonctionnelle

Deux séquences au moins décrivent la bascule du stress à la détente, de la crainte à l’exaltation (« nous nous écrions…) :

– guerre + mort ž « qui ne me fait pas plus impression que cela » ;

– « voici le navire de guerre » ž « c’est le navire du petit déjeuner ».

Freud a fait un bon somme réparateur cette nuit là ! Mais, au coucher, il a peut-être repensé à Irma qu’il a envoyée à la boucherie !

 

L’éveil des purs processus inconscients

Le rêve de Venise est l’un des rares rêves de Freud lui-même qui s’ouvre aux processus inconscients et EMIques. Voici nos arguments qui justifient l’évocation de la subversion de la structure mentale avec les images d’équivalents de tunnel noir puis l’éveil de la nature de l’esprit.

 

La subversion de la structure mentale

Deux processus témoignent de cela : l’aspiration dans un mouvement (éventuellement hélicoïdal) et l’obscurité :

  • « le mouvement rapide des navires, le bleu sombre et profond de l’eau, la fumée brune des cheminées… impression sinistre, extrême tension ». Mais oui, il faut lâcher la tête ;
  • « bateaux à toit renflé qui ressemble aux bâtiments de gare », comme un tunnel ;
  • « un petit navire, drôlement coupé », comme les autres, sombre et à vive allure. Mais celui-ci a « sur le pont des choses curieuses, du genre timbales ou boîtes ». Voilà des objets brillants au bout du tunnel !

 

L’éveil de la clarté, de la lumière et des couleurs

Mais que dit Freud de ces timbales et boîtes ?

«  Je saisis l’occasion qui s’offre en même temps ici de soumettre à une analyse plus circonstanciée le «navire du petit déjeuner », dont l’apparition dans le rêve conclut de manière si insensée une situation maintenue à un niveau rationnel. Si j’examine mieux l’objet du rêve, ce qui me frappe après coup, c’est qu’il était noir et que dans la manière dont il était coupé dans le sens de sa plus grande largeur, il finissait, à cette extrémité, par ressembler beaucoup à un objet qui avait retenu notre intérêt dans les musées des villes étrusques. Il s’agissait d’un plateau rectangulaire d’argile noire, avec deux poignées, sur lequel se trouvaient des choses comme des tasses à café ou à thé, le tout n’étant pas sans ressembler à l’un de nos services modernes destinés à la table du petit déjeuner. En réponse à nos questions, nous apprîmes que c’était la toilette d’une dame étrusque, avec dessus des boîtes à fard et à poudre ; et nous nous dîmes en plaisantant que ce ne serait pas mal de rapporter une chose de ce genre à la maîtresse de maison. » (o.c. p. 515)

Voici notre proposition. Bateau noir et plateau d’argile noire « imaginent » toujours encore le tunnel noir. Mais dans ce noir apparaissent des plages de lumière et de couleurs sous la forme des « tasses à café ou à thé » (sûrement pas noires), et des boîtes à fard et à poudre (certainement de toutes les couleurs). Nous pouvons tenter cette interprétation d’autant plus que tout le rêve baigne dans l’exubérance des images de la Riva Schiavoni que nous avons déjà soulignée, « une journée à la beauté enchanteresse. » Freud a donc franchi la structure mentale et déboule dans la nature de l’esprit ! Mais pourquoi interprète-t-il donc les associations au plateau étrusque comme suit : « l’objet du rêve signifie donc… toilette noire, deuil, et fait directement allusion à un décès ». Qui donc nous dit que la dame étrusque utilisait ses boîtes à fard et à poudre pour maquiller un cadavre ?

Voilà cette proposition de la dimension somatologique comme préalable à l’analyse… freudienne. Elle fragilise évidemment toute cette construction freudienne.

Autre exemple, celui de la place de l’affect dans le rêve dont parle Freud : « le rêve est en général plus pauvre en affects que le matériel psychique ». Nous savons que l’éveil de l’essence de l’énergie est riche en émotions et affects. Par contre l’éveil de la « nature de l’esprit » atténue effectivement l’émotion, rend paisible et pacifique. La mort du gouverneur « ne me fait pas plus impression que cela », et le bateau de guerre apporte le petit-déjeuner. L’atténuation du niveau émotionnel est d’ailleurs un critère du passage de l’énergétique au spirituel et au symbolique.

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