Chapitre II

 

Psychanalyse et somatoanalyse
le logiciel analytique

 

Voilà plus de cent ans que la psychanalyse est née. Cent ans, c’est peu pour une méthode qui se constitue comme l’épure même des pratiques de guérison. Cent ans, c’est beaucoup pour une pensée qui s’est fixée peu à peu alors que les progrès de la médecine et des sciences humaines s’accélèrent. La psychanalyse est une pratique jeune mais une théorie vieillie, elle est une idéologie, la dernière grande idéologie de ce siècle qui n’en veut plus, d’idéologie. Que le corps, le corps réel, de chair et d’os, vienne interpeller la psychanalyse est un effet de civilisation. C’était mûr, il fallait que ça se confronte. Pour ce qui concerne la pratique, le cadre analytique, qui est le modèle même des cadres thérapeutiques, s’est montré digne de son universalité, il a intégré le groupe, la famille et le corps, en somatoanalyse puis en psycho-somatanalyse. Cette psychanalyse « en corps » existe et témoigne de la jeunesse du cadre qui l’accueille. Mais, ce faisant, il se jette un autre regard sur la théorie. En effet, la somatoanalyse, ce n’était pas un propos délibéré, ça ne se voulait pas révolutionnaire ni même dérangeant, ça s’est fait tout simplement, à partir des faits. Et là se retrouve l’universalité de la pratique. L’idéologie ne résiste pas, seuls les hommes s’arc-boutent. Les faits s’imposent, en corps.

Les bonnes fées de Freud

C’est ce qui s’est passé, il y a cent ans déjà, comme pour d’autres catastrophes civilisatrices, comme pour Galilée et Darwin, pour ne pas remonter à Bouddha et Jésus. Sigmund Freud s’était installé confortablement dans un héritage généreux fait d’une méthode thérapeutique, d’une théorie médicale, de techniques adjuvantes et même d’une idéologie à visée universelle. Que demander de
plus ? Les fées les plus fortunées entouraient l’heureux élu que la divination promettait aux plus grands destins : Breuer, Charcot, Bernheim, Fliess, Lips, Schopenhauer, parmi d’autres tout aussi illustres. Et puis, les autoroutes de l’information n’étaient pas encore encombrées ; on s’y retrouvait parmi les rares psychothérapies de l’époque alors qu’il y en a des centaines aujourd’hui.

La méthode, c’est celle de Breuer, la méthode cathartique. Elle a été offerte au médecin par sa patiente, Anna O., dans le feu de la pratique, puis à Freud par Breuer, dans le feu de la panique. Une nouvelle fois, une malade a su donner à un thérapeute le mode d’emploi de la guérison : elle lui a arraché une présence régulière, elle a intéressé son oreille pionnière, elle est entrée dans cette relation privilégiée, elle l’a gratifié de ses guérisons successives. Breuer et Freud ont traduit cette révélation en termes médicaux comme il convient : « Chacun des symptômes hystériques disparaissait immédiatement et sans retour quand on réussissait à mettre en pleine lumière le souvenir de l’incident déclenchant, à éveiller l’affect lié à ce dernier et quand, ensuite, le malade décrivait ce qui lui était arrivé de façon fort détaillée et en donnant à son émotion une expression verbale ». (Breuer, p. 4)

Nous sommes dans la catharsis, celle du théâtre grec, nous sommes dans les guérisons spirituelles. Mais Breuer n’avait pas le cadre de référence pour structurer la relation thérapeutique qui devient un amour primaire. Il fut pris de panique et refila le bébé à Freud.
Ce dernier trouva bientôt une seconde fée, à Paris, à la Salpêtrière. Charcot y professait. Il innovait. Il osait une définition de l’hystérie et, surtout, une causalité psychogène. Oui, l’hystérie venait de la tête, du mental. On pouvait la suggérer, l’influencer. On pouvait provoquer la grande crise hystérique par l’hypnose et la guérir par la même hypnose. Pis encore, cette étiologie, elle ne venait même pas de la tête mais du corps, du sexe plus particulièrement : « C’est le sexe, toujours, toujours, toujours » disait Charcot en aparté, confirmant ce que Freud avait déjà entendu à Vienne, la prescription idéale pour l’hystérique étant : « Penis normalis, dosim repetitur ».(Chrobak)

Méthode verbale, étiologie psychogène, il suffisait d’y ajouter des techniques facilitatrices, du côté de la suggestion de préférence. Quel qu’un y excellait, à Nancy, Bernheim. Il avait retrouvé, relancé, l’hypnose. Freud y est allé. Il l’a pratiquée. Il l’a adaptée. Quand ses patients peinaient à trouver le souvenir qui devait réveiller l’émotion et amener son expression cathartique, Freud posait sa main sur leur front et leur prédisait que, lorsqu’il l’enlèverait, cette main, il reviendrait, ce souvenir. Il venait parfois, pas toujours. Un jour, ce sont même deux bras amoureux qui se sont défoulés, déroulés, puis moulés autour du cou de Freud. Nouvelle panique. Freud a reculé, jusque derrière le divan. C’est que sa démarche se veut scientifique jusque-là : la méthode cathartique est reproductible, une douzaine de cas l’attestent dans les Etudes sur l’hystérie ; la théorie psychogène est martelée par les autorités parisiennes et l’hypnose a, elle aussi, fait un comeback médical cent ans après Mesmer. Il ne fallait pas se compromettre avec deux bras autour du cou.

Pourtant Freud sent le besoin d’une pensée élargie, d’une pensée de civilisation au-delà de la seule rationalisation. Un élargissement métaphysique ne ferait pas de mal dans l’ambiance scientifique de sa Vienne adoptive : si l’hystérie est d’origine psychogène et guérit par la parole ou l’hypnose, il y a de la métaphysique dans l’air, dans le corps. Freud a trouvé là aussi ses sources, chez Fliess notamment, avec ses spéculations sur la bisexualité, avec ses cycles féminin et masculin. Freud avait renoncé à sa tendance spontanée vers le paranormal, mais la bisexualité pouvait faire l’affaire, délicieusement à cheval entre le rationnel et le transrationnel. Il y eut d’autres maîtres, bien plus illustres que lui pour suggérer l’inconscient lui aussi crapuleusement ambigu, à la fois scientifique et métaphysique. Ces maîtres s’appelaient Schopenhauer, Nietzsche et surtout Lipps.

Voilà, le décor est dressé, la pièce peut commencer. Freud est un homme comblé. A moins de quarante ans, il écrit le scénario de ce qui pourrait révolutionner la psychiatrie et même la médecine. Les maladies psychiatriques sont des troubles psychiques qui révèlent des causes précises, existentielles, et qui cèdent à des traitements psychologiques codifiés, reproductibles et transmissibles. Si l’on y ajoute un zeste de sexe, la nouvelle fera même scandale et scoop, ce qui ne gâte rien.

Pansexualisme

Le scandale arriva assurément mais le scoop se fit plus long à attendre. Freud a carrément misé sur le sexe pour étoffer sa théorie causaliste et déterministe. Après Charcot et Chrobak, il professa l’origine sexuelle des troubles névrotiques et même psychiatriques : abstinence sexuelle, coït interrompu, dysfonctions génitales entre autres, faisaient l’affaire. Mieux encore, la mise en cause de la société apportait une note de contestation : civilisation à la fois puritaine et perverse car l’hypocrisie pudibonde ne faisait que cacher les abus sexuels perpétrés par les adultes sur les enfants, les adolescents et les femmes. Pour Freud, l’étiologie de l’abus sexuel était quasi générale et, comme par hasard, elle collait bien avec la pratique qui n’attendait que cela : un souvenir, de préférence salace, pour provoquer un affect intense et animer un discours conséquemment cathartique.

Tout était prêt pour le scoop. Mais il n’éclata… que dans la tête de Freud. Il provoqua une dépression profonde que seul l’amitié de Fliess a pu contenir. En effet, tout ce bel échafaudage s’écroula. En 1897, Freud abandonna sa théorie de la séduction, tout s’écroulait. Il n’était plus vrai que l’abus sexuel expliquait toutes les névroses. Il n’apparaissait plus que la seule révélation de cet abus libérait une catharsis rédemptrice. Freud avait beau promener Dora, une tendre jeune fille encore mineure, à travers les chausse-trappe de l’homosexualité, de la séduction par un adulte et à travers sa propre sexualité perverse, rien n’y fit. Dora claqua la porte au nez du maître avec un grand bruit qui disait : « A d’autres ». On pourrait penser que ce sont les échecs inévitables qui ont ébranlé Freud, que ce sont les insuffisances des techniques thérapeutiques qui l’ont sapé. Peu à peu, les patients n’entraient plus en catharsis, ne guérissaient plus. Un homme aussi orgueilleux que Freud ne pouvait pas s’accommoder de ces résultats aléatoires et partiels.

En 1897, Freud a digéré le formidable héritage des Breuer, Charcot, Bernheim et autres Schopenhauer. Il l’a accommodé, assimilé et voici qu’il se trouve tout d’un coup dans une situation toute nouvelle. C’est là le scoop mais il était longtemps seul à le savoir. Cette nouveauté est pratique, organisationnelle, méthodologique : c’est un nouveau setting thérapeutique ; c’est du matériel.

Le cadre psychanalytique

Ce cadre thérapeutique se constitue d’éléments spatio-temporels et communicationnels. Le premier élément est spatial : la séance se déroule de façon nouvelle, sur un divan pour le patient et dans un fauteuil poussé à l’arrière du divan pour l’analyste. Dans sa position allongée, le corps de l’analysant est invité à se détendre, entraînant, avec la relaxation, un état de conscience qui relâche son attention et entre dans l’associativité imaginaire, intuitive et mnémonique. Le second élément est temporel : la cure se prolonge sur plusieurs mois et s’intensifie, accumulant les séances dans la semaine et allongeant ces séances bien au-delà de la durée d’une consultation médicale. A cela s’ajoute l’élément communicationnel : depuis que les hystériques ont appris à Breuer et Freud qu’il fallait tout simplement les laisser parler sans les interrompre, la communication verbale est souveraine, la main sur le front ayant disparu en même temps que le fauteuil a glissé hors de portée des yeux et des bras. Voilà le cadre thérapeutique, la structure matérielle, qui constituent un tout nouveau décor, une autre scène sur laquelle un scénario original va se monter.

En même temps, la catharsis perdait en intensité, devenait douce, et la méthode laissait place à un « état d’être », à un être de complexité. La suggestion se transformait en analyse et, plus encore, en simple communication. La théorie causaliste s’avérait inefficace, la clé unique ne marchait plus, parce que chaque patient advenait tel qu’en lui-même, de façon singulière, dans une pluralité d’histoires personnelles. Enfin le thérapeute se voyait intégré dans une relation forte, affective, transférentielle, dans une implication inévitable. Voilà les quatre concepts qui définissent la nouvelle scène que Freud appellera psychanalyse :

  • la pluralité des histoires et la complexité de l’être du côté du patient qui n’entre plus dans un schéma théorique général mais dans un état d’être particulier,
  • l’implication et la communication du côté du thérapeute qui ne se sert plus de techniques mais reconstitue un cadre de vie pour l’interaction de deux protagonistes.

Reprenons ces quatre caractéristiques comme autant de conséquences logiques du nouveau cadre thérapeutique. Le glissement du fauteuil hors de portée et hors de vue de l’analysant transforme la relation entre les deux protagonistes. Avant, elle était sociale, cette relation, avec un projet cathartique contraignant et des émotions fortes en partie provoquées par cette volonté et cette contrainte. Elle était intime et affective par sa proximité et par le contact de la main. Maintenant elle respecte la bulle individuelle de l’analysant, elle institue une distance suffisante pour restituer le patient dans son autonomie. Il n’y a plus d’émotion intense, il se fait un travail en douceur que Freud a reconnu comme étant la levée progressive des défenses et des résistances. Comme le thérapeute n’impose plus aucune technique et invite à un discours sans censure, le patient n’a plus à résister à l’intrusion, il peut se présenter tel qu’en lui- même. Ce qui advient sur le divan n’est plus un processus (cathartique) mais un état d’être, un sujet, je. Très rapidement ces états d’être se révèlent d’une complexité totale, de la complexité de l’être humain tout simplement. Les « cinq psychanalyses » de Freud rendent justice à cette complexité, dont celle de Dora, faisant de chaque cas une histoire singulière d’une richesse telle qu’elle a valu à l’auteur le prix Goethe, un prix littéraire à défaut de prix Nobel. Ce sont des nouvelles d’une réelle qualité esthétique. Il est vrai que Freud a toujours cherché des explications réductrices aux maladies dans un souci médical louable mais en même temps il a sacrifié à la multiplicité des processus et à l’unicité des cas, s’ouvrant à la complexité de l’humain, du social, de la vie.

De la suggestion à l’interprétation

Ce premier effet du cadre psychanalytique montre rapidement l’inanité de toute suggestion. Plus besoin de poser la main sur le front, plus besoin de postuler un abus sexuel, plus besoin d’imposer une théorie de l’hystérie. Il suffit d’écouter et d’analyser. Le psychanalyste « interprète ». Dans son sens strict, cette intervention n’est même pas une explication, elle se contente de relier deux ordres de fait qui prennent un sens nouveau de par cette simple association. Les héritiers de Freud s’arc-boutent sur cette notion d’analyse pour fuir la suggestion comme la peste, pour en brocarder les psychothérapeutes et autres somatothérapeutes qui ont la faiblesse d’avouer son utilisation. Cette opposition stérile à arrière-pensée de marketing tombe lorsqu’on envisage la nouvelle situation en terme de communication. En effet, ce que fait vraiment le psychanalyste, c’est communiquer avec son patient. Certes, avec le silence des élèves de Lacan, on pourrait douter qu’il y ait communication. Mais Freud parlait, intervenait, dialoguait. Les freudiens échangent, communiquent, les jungiens et adlériens tout autant.


Voilà pour les techniques et méthodes directives :
à ranger dans les coulisses.

Voici qu’il en va de même pour les théories, à raccrocher dans les décors. La théorie de la séduction tombe toute seule. Y en a plus besoin. C’est ce qu’il faut bien entendre : y en a plus besoin. On ne prétend pas qu’il n’y ait pas d’abus sexuels et qu’ils ne provoquent pas de symptômes. Non, tout simplement, y en a plus besoin. Car le sujet qui advient dans ses états d’être les plus divers se révèle dans une pluralité d’aspects étonnante. Cette pluralité n’apparaît pas tout de suite à Freud en 1897. Mais elle s’impose à lui peu à peu comme le montre l’évolution de ses théorisations qui n’est, en fait, qu’une suc­cession de théories particulières qui concernent différents moments du développement de l’être humain :

  • théorie de l’abus sexuel chez l’adulte ;
  • théorie du désir incestueux chez le petit enfant ;
  • théorie de la résolution œdipienne du grand enfant ;
  • théorie du meurtre du père pour passer à l’âge adulte ;
  • théorie du narcissisme primaire du nouveau-né ;
  • et du narcissisme secondaire pour l’adulte avancé.

Pluralité donc, théorique pour Freud, organisationnelle pour ses élèves. En effet, l’infrastructure matérielle de la psychanalyse poussera à la spécialisation des cadres thérapeutiques comme autant de cadres de vie : settings des psychana­lyses d’enfant, de groupe, de famille, de couple, sans oublier l’auto- analyse à laquelle Freud seul aurait eu droit. Avec un peu d’optimisme, on retrouvera même dans l’éclatement des écoles psychanalytiques et de leurs dizaines d’institutions souvent ennemies l’effet de la pluralité. Les trois concepts énoncés ci-dessus, de pluralité, complexité et communication, ne sont pas très évoqués pour ce qui concerne la psychanalyse. Mais ils sont logiques et cette qualité devrait les rendre classiques un jour prochain.

Implication et transfert

Quant au qua­trième concept, celui de l’implication, il heurtera encore plus, bien qu’il soit lui aussi logique. En effet, en poussant son fauteuil derrière le divan, Freud voulait se désimpliquer, se débarrasser… des bras autour du cou et des yeux qu’il avait à fixer huit heures par jour. Il pensait devenir « neutre », ne se transformer qu’en une surface lisse et en un miroir qui renverrait seulement l’image projetée. Erreur.

  • Il donne lieu à une première position de vie, à un couple intime, où l’un transfère et l’autre contretransfère en un véritable échange affectif.
  • A d’autres moments, il entre dans une deuxième position de vie où deux « bulles individuelles » deviennent complices du développement personnel de l’un, l’autre l’accompa­gnant comme un véritable initiateur.
  • Enfin, à d’autres moments en­core, il met en place une troisième position de vie, sociale, où Freud se situe comme celui qui est « supposé savoir » (Lacan), et supposé pouvoir, et avoir.
  • En fait, le psychanalyste est impliqué tour à tour dans ces trois rela­tions, tenant chaque fois le rôle approprié : partenaire affectif dans le transfert, initiateur dans le développement personnel, figure hiérar­chique dans la dynamique sociale. Cette implication dans les positions de vie a permis à Freud d’observer la relation transféro-contretransférentielle et d’en faire le « creuset » de la thérapie. Elle permettra plus tard à Lacan de se retrouver comme « sujet supposé savoir » et à Jung d’accompagner le développement personnel jusqu’à l’individuation. Cette implication ne contredit pas les règles de neutralité et d’absti­nence dans la mesure où ces dernières pointent essentiellement la non-introduction des besoins et désirs personnels du thérapeute.

Pour résumer, nous voyons qu’en 1897, Freud passe d’une mé­thode thérapeutique à un cadre organisationnel, de techniques de travail à la communication avec le patient, de la distance autoritaire à l’im­plication. Il ne cherche plus à soigner un symptôme mais à retrouver les états d’être pathologiques puis théra­peutiques. Freud se retrouve dans l’être, au-delà du savoir et du faire.

C’est cette dernière constatation qui a tant déprimé Freud en cette année mémorable, 1897. Il a perdu sa référence théorique majeure, celle pour laquelle il s’est mis la nomenclatura viennoise à dos, la théorie de la séduction. Et ce n’était pas pour convoler aussitôt avec un nou­veau savoir, mais pour se retrouver en face du non-savoir. En effet, le cadre organisationnel de la psychanalyse met les deux protagonistes dans des positions de vie plurielles et complexes qu’aucune idée ré­ductrice, aussi géniale soit elle, ne peut concevoir. La psychanalyse accepte le non-savoir de l’un sur l’autre, quelques dizaines d’années avant que Heisenberg ne déniche le principe d’incertitude dans les sciences physiques et que Von Hayek ne fonde le libéralisme écono­mique sur l’ignorance des règles qui président à l’économie. Cette attitude est scientifique bien plus que morale ; il ne faut pas penser à de l’humilité chez un Freud orgueilleux qui n’a de cesse de savoir néanmoins. Très logiquement il passera de théorie en théorie, au grand désespoir de ses élèves qui n’y voient que contradictions. En réalité, il s’agit de pluralité. Freud a décrit successivement les pro­cessus majeurs de chaque étape du développement humain comme nous l’avons déjà esquissé : narcissisme primaire, fusion œdipienne, résolution œdipienne, meurtre du père, amour intime, sublimation créatrice.

Des méthodes somatothérapiques
à la somatoanalyse

 

Un siècle après, naît la somatanalyse dans un cheminement très proche et une maturité qui lui permettent de revendiquer pleinement une filiation aussi noble. Le mot somatoanalyse est né à l’époque où l’intégration du corps à la psychothérapie s’affichait comme une révolution. Maintenant que cette intégration est faite, la terminologie s’assagit et devient descriptive des trois différents cadres organisationnels : socio-somatanalyse pour le cadre groupal, psycho-somatanalyse pour le cadre duel, éco-somatanalyse pour le cadre perso du développe­ment personnel. J’ai longuement décrit le cheminement de cette créa­tion dans mes premiers livres, au plus près des événements. (Meyer, 1982, 1986). Aujourd’hui il se manifeste une inspiration plus pro­fonde, véritablement psychanalytique, à la fois méthodologique et épistémologique.

Certes le corps était là, pour Freud déjà. Le fait de poser la main sur le front du patient était judicieux, et si ce contact a rapidement disparu, c’est plus pour préserver la cohérence du nouveau setting psychanalytique qu’à cause de l’ambiance puritaine de la Vienne d’antan. Aussi deux élèves directs de Freud ont-ils retrouvé ce corps lorsque des nécessités thérapeutiques l’ont exigé, Reich et Ferenczi. Ils l’ont fait différemment l’un et l’autre ce qui nous renvoie à la pluralité des fonctions corporelles et à la multiplicité des techniques mises en œuvre.

Reich et Ferenczi

Reich était un homme actif, volontariste et politiquement engagé. Enrôlé très jeune dans la psychanalyse, il s’intéressa d’emblée aux méthodes et dirigea le premier séminaire de technique psychanaly­tique. Puis il découvrit l’inscription des symptômes parallèlement dans le corps et le psychisme. Au refoulement psy­chique il associera la carapace musculaire : quant à la pulsion libidi­nale, il la retrouvera comme énergie et réflexe d’orgasme. Très logi­quement, ce travail sur le corps sera technique, le thérapeute «travaillant» les muscles rigides et proposant des mouvements à exécuter. Quant à l’énergie, c’est à travers des exercices respiratoires qu’elle sera libérée et amplifiée jusqu’au réflexe d’or­gasme. La végétothérapie caractéro-analytique, tel est son nom, est évidemment plus riche que cela, mais cette présentation résumée montre bien son aspect de méthode, comme la catharsis de Breuer pouvait être une méthode. A la fin de sa vie, et cela hâtera d’ailleurs cette fin, Reich construira un « accumulateur d’orgone », une espèce de tente qui devait remplir le même rôle que la respiration précédemment.

Ferenczi est un homme beaucoup plus sensible, affectif, et un clinicien minutieux. Il respecte toujours le setting de la psychanalyse (alors que Reich l’a abandonné) et n’introduit le corps que par in­termittence, comme adjuvant au travail verbal. Dans un premier temps, il complète l’expression verbale avec une expression motrice, l’appelant « thérapie active ». Il fait jouer la scène qui est évoquée, par exemple. Dans un deuxième temps, il élargit le discours au contact physique, il donne la main, touche le corps du patient, se laisse toucher ; c’est la « néo-catharsis » qui entraîne de véritables états de transe selon les observations de l’auteur. Ici l’intégration du corps se fait différemment, elle devient mode de communication au même titre que la parole, sous ses deux formes majeures de mouve­ment et de contact.

La somatoanalyse

C’est cette seconde intégration du corps que la somatanalyse pri­vilégie, le corps comme canal de communication. Quant au travail di­rect sur le corps, il intervient avec des actings de libération et d’épanouissement. Certes, j’ai moi aussi débuté ma pratique avec des méthodes cathartiques plus ou moins directives et comportementalistes, celles de Daniel Casriel. Mais le passage au cadre analytique s’est vite opéré, le passage au travail de communication. Pour la psycho-somatanalyse, la forme duelle, ce nouveau cadre est très simple : le patient s’allonge sur le divan psy­chanalytique et le fauteuil est collé contre le divan, à mi-hauteur et en face à face, ajoutant le canal de communication visuel au canal verbal qui reste fondamental. Dans cette proximité et presque intimité, cette communication visuelle prend beaucoup de place et d’intensité. En même temps, le thérapeute pose sa main sur le corps du patient, sur l’épigastre, ajoutant ainsi un troisième canal de communication aux deux premiers. En effet, cette main, tota­lement détendue tout comme le bras, devient le canal d’une multitude d’informations qui vont de corps à corps, dans les deux sens. Le patient peut lui-même poser sa main sur celle du thérapeute. Dans des moments d’intense émotion, il peut se rele­ver et venir dans les bras du thérapeute.

Nous voyons le corps participer pleinement à ce qu’est la séance analytique, à savoir une communication entre deux êtres. En socio-somatanalyse, il en va de même et les manifestations corpo­relles s’amplifient encore. En effet, la dynamique de groupe suscite des émotions intenses qui sollicitent le corps de façon extrême, jusqu’au cri de douleur, jusqu’au mouvement de colère, jus­qu’à l’étreinte de tendresse. Au plus fort de l’émotion, toutes les fonctions corporelles sont appelées à la rescousse, jusqu’aux états de conscience modifiés.

La psychanalyse, et la somatoanalyse après elle, instituent d’abord une communication. Cette communication donne à voir un certain nombre de choses, des lapsus au niveau verbal, un état du corps au niveau tactile, un mode relationnel dans le regard, un processus énergé­tique à travers la respiration, entre autres. Ces données se prêtent à l’analyse mais ne se travaillent que dans la communication et non par des exercices. Si la voix s’enroue dans un cri de douleur réprimée, on ne passera pas à des vocalises mais on attendra que l’émotion soit plus authentique dans une relation plus juste. Le cri ne s’enrouera plus dans ce cas. La somatanalyse a perdu ses exercices.

De renoncer ainsi aux puissants exercices corporels que les reichiens et néoreichiens ont mis au point peut sembler re­grettable. Mais de laisser entière liberté au patient, liberté de com­muniquer ou non, sur le mode et le ton qui lui conviennent, permet d’entrer dans cette authenticité que la psychanalyse revendique à juste titre. Cette liberté permet d’éviter toutes les décompensations que des exercices mal indiqués peuvent favoriser. Encore faut-il que cette communication s’inscrive dans un cadre cohérent, structurant et perti­nent, dans de véritables cadres analytiques aussi proches que pos­sible des cadres de vie réels. C’est ce qui s’est fait avec les trois nouveaux settings, socio, duo et solo. La somatanalyse a perdu ses modèles.

 

De la rupture à la création :
la topique des positions

Cette rupture d’avec les modèles d’avant a créé une béance qui a mis plusieurs années à se remplir. C’est à ce niveau que s’est effec­tuée une étape majeure avec la topique des positions qui vient donner une nouvelle cohérence, une pertinence et une authenticité aux cadres de la somatanalyse. La découverte de cette topique vaut la peine d’être évoquée parce qu’elle montre la justesse de ce qui se dé­veloppe ici pour la forme groupale. J’avais commencé par une mé­thode de travail émotionnelle très directive reprise de Daniel Casriel. Peu à peu, mes préférences analytiques et les besoins de mes patients ont mené ce travail vers la non-directivité, façon­nant la séance-type de manière bien précise, avec quatre séquences successives :

  • le grand groupe verbal,
  • le groupe rapproché vocal,
  • le groupe éclaté primal,
  • le groupe retrouvé convivial.

La troisième sé­quence permet aux participants de partir deux à deux sur des matelas alentour pour un travail émotionnel approfondi. Elle permet aussi de partir seul ou d’être laissé seul. Il s’avère donc que cette séance de socio-somatanalyse offre les trois cadres de vie de base : le groupe social, le couple intime et l’isolement individuel. L’observation m’a montré que chacun de ces cadres devenait une position de vie à travers une fonction très précise, spécifique et exclusive :

  • la sécurisation dans le groupe,
  • l’affectif dans le couple,
  • le développement per­sonnel dans la bulle individuelle.

Cette observation fut longuement décrite dans mon premier livre, « Le corps aussi », sans que je ne la développe de trop. Puis vint une véritable illumina­tion et la formalisation de cette « topique des positions » qui est tel­lement féconde. C’est là, en effet, que je situe le lieu même de la dif­férenciation/séparation la plus pertinente pour notre société moderne, dans la bonne relation entre la dynamique de sécurisation (sociale), la matrice affective (conjugale) et la créativité individuelle (développe­ment personnel). L’un des effets de cette topique est méthodologique puisqu’il a donné lieu à l’éclatement de la somatanalyse en trois cadres de travail différents qui correspondent aux trois cadres de vie :

  • socio-somatanalyse groupale,
  • psycho-somatanalyse duelle
  • éco- somatanalyse solitaire.

Chaque cadre permet de communiquer sur le mode spécifique à la position de vie, mode qui est très différent pour chacun d’eux :

  • émotion et gestion relationnelle dans le groupe social,
  • amour inconditionnel ne donnant ni droits ni devoirs dans le couple affectif,
  • créativité individuelle en éco-somatanalyse.

Le vécu de la différenciation des trois modes de communication et des trois modes d’être correspondants aux trois positions de vie est une expérience intense et libératrice. A un niveau formel, cette différenciation introduit le travail sur la fusion et la séparation, sur l’état de stabilité structurelle et la catastrophe transitionnelle, sur l’amalgame et le clivage. Elle ouvre sur la pluralité des états d’être, lieu même du travail analytique comme nous l’a montré Freud.

Tableau 5 : les positions de vie et les processus existentiels correspondants

 

Séparation et unification

Il vaut la peine d’insister sur cette topique qui apparaît comme le shibboleth de la somatanalyse. Pour la psychanalyse, ce furent deux topiques successives qui appelaient au ralliement : conscient, incons­cient et préconscient puis moi, ça et surmoi. Ce sont des internalisa­tions du fonctionnement humain, des représentations psychiques de la réalité. Lacan a forcé sur cette inscription seulement psychique en ré­trécissant encore la cible sur l’imaginaire et le symbolique, reléguant le réel à de l’extra qui est hors du champ de la cure. Mais, en cent ans, quelque chose d’essentiel s’est passé : l’homme n’est plus refermé sur un petit cercle social bien structuré comme il l’était dans la bourgeoi­sie viennoise de 1897. Aujourd’hui il est projeté dans l’immensité planétaire sans filet protecteur et sans structure rassurante. En 1897, l’inscription intrapsychique du fonctionnement humain pouvait servir de fil conducteur. Aujourd’hui, il faut quitter le pré-carré corporatiste. Il faut se lancer dans la réalité plurielle. La topique des positions vient répondre à cet impératif qui situe trois cadres de vie réels et distincts : la vie dans le groupe social, la vie dans le couple intime, la vie dans la bulle individuelle. Les règles de fonctionnement y sont différentes, alors que le cocon bourgeois de la Vienne impériale pouvait faire croire que le fonctionnement individuel se calquait sur la dynamique sociale et vice versa.

La topique des positions constitue un véritable saut conceptuel. Elle déplace les lieux de l’unification et de la séparation. Pour la psychanalyse, il y a surtout un travail de sépara­tion, de l’inconscient au conscient, du ça au moi, et moins de travail d’unification. Pour la somatoanalyse, il y a deux lieux très précis pour les deux processus. L’unification se fait dans le vécu subjectif qui ré­unit les trois dimensions psycho-, socio- et somato-logiques. La séparation, elle, s’inscrit dans le réel des trois positions de vie, dans la distinction des trois manières d’être qui se différencient dans le groupe social, le couple intime et l’isolement créatif.

Il ne pourrait s’agir que d’un changement de point de vue mineur puisque l’essentiel est préservé à savoir la nécessité de travailler quelque part sur les processus d’unification et de séparation. En réalité le drame est bien plus profond et la crise a éclaté véritablement. Le saut conceptuel est venu s’ajouter à la rupture mé­thodologique et a amplifié une mutation qui m’a subitement déplacé ailleurs, dans une terra incognita, à l’instar de Freud il y a cent ans. Je me disais depuis quelque temps que tout allait à la fois très bien et très mal. Tout me réussissait et tout s’effondrait en même temps. Ce qui m’enchantait, c’est la construction de cette anthropologie qui s’expose ici, c’est la confiance de mes nouveaux élèves, presque un millier dans différents pays européens. Mais ce qui allait mal était terrible : l’hostilité de plus en plus manifeste du milieu psychiatrique et la perte de la première génération de mes élèves.

Hostilités

Le milieu psychiatrique est définitivement sorti de son silence tactique ; localement, il ne se retient plus de me dénoncer à mes propres patients comme incompétent et charlatan. Au niveau national, je suis définitivement interdit de publication et mes livres sont privés de recension. Qu’un rédacteur en chef d’une importante revue profes­sionnelle démissionne en signe de réprobation contre cette censure ne change rien à la fatwa.

La perte de la première génération d’élèves n’était pas plus pro­grammée que l’hostilité de la corporation. Elle était longue et doulou­reuse. Consacrant mon énergie à la création, je ne pensais pas à la trahison. Comme toujours en pareil « meurtre du père », l’arbre a ca­ché la forêt. Et on a cogné sur cet arbre, on l’a saccagé jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’il ne faisait que cacher la forêt. Cette forêt, la voici : c’est le refus de passer de l’héritage ini­tial encore assez sommaire à la forme définitive qui se complé­tait au fur et à mesure. De nombreux faits, mineurs en eux-mêmes, venaient s’additionner en un blocage majeur. L’un des élèves n’arri­vait pas à introduire le troisième temps de la séance de socio-somatanalyse : il est tellement fusionnel avec son groupe qu’il ne peut pas s’en séparer ni le laisser s’égayer sur les matelas alentour pour le tra­vail en couple. Un autre retournait au psychodrame en y introduisant des ingrédients somatologiques mais ce n’est que pour mieux retrou­ver le montage directif de la séance. Le coup de grâce est venu d’une cri­tique virulente de mon livre Reich ou Ferenczi ? dans lequel j’oppose les deux attitudes, directives et analytiques, des deux « pères » de la somatothérapie, pour souligner l’apport majeur de Ferenczi à la somatanalyse. Le même élève laisse tomber une parole mémorable au sein de l’association que nous avions fondée.    «Mais il n’a pas le droit de faire cela, il n’a pas demandé l’autorisation du bureau » (du CIS Collège International des Somatanalystes).

« Cela », c’était l’introduction du cadre de la psycho-somatanalyse ! Une autre élève m’avait reproché de ne plus me référer au champ in­terprétatif de la métapsychologie freudienne. Puis vinrent les actes de transgression plus graves.

En dernier recours, c’est moi qui ai quitté ce groupe d’élèves, les laissant à leurs pesanteurs contradictoires. Les droits de la créativité ne pouvaient être respectés que de cette manière. Le père est parti avec sa seule conviction pour bagage. La séparation fut douloureuse, retardée par le leurre des inévitables prétextes. L’arbre qui ca­chait les vraies causes était trop épais. Etait-ce la grande crise, celle que Freud avait connue il y a cent ans, celle qui marque la rupture d’avec l’ancien et annonce la nais­sance de quelque chose de neuf ? Il y a beaucoup de présomption à revendiquer pareil honneur. En tout cas, il y a un modèle vieux de cent ans.

Tout allait à la fois très bien et très mal. La rupture était interve­nue sur cela même qui deviendra central : la topique des positions. En introduisant au cœur de la théorie la distinction des trois positions de vie avec leurs pathologies en amalgame et en clivage, en y ajoutant la création des trois cadres organisationnels, en groupe, couple et isole­ment, avec leur base strictement analytique, j’annonçais le parachè­vement de la somatanalyse en un tout cohérent qu’il fallait prendre ou laisser. De façon amusante, la confrontation au sein du Collège des somatanalystes illustrait et confirmait le fond du débat : toute la charge affective qui nous liait allait-elle laisser fonctionner la créativité individuelle d’un côté et la dynamique sociale de l’autre ? Les trois positions de vie pouvaient-elles coexister avec suffisamment de séparation ? Les événements ont révélé une symbiose tellement forte que la majorité du groupe d’élèves s’est amalgamée dans une opposition qui a abouti à une impasse. Pour Freud, cela devait déboucher sur le meurtre du père. Mais Freud n’a jamais ajouté qu’en réalité c’est lui qui a tué ses petits ! C’est lui qui a éjecté Stekel, Adler, Jung et Reich.

Il est évident que la situation de la somatanalyse devint intolérable et pour les psychiatres et pour les collaborateurs de la première heure. Pourtant les choses se dévelop­paient si logiquement, avec tellement de cohérence et pour un résultat très harmonieux. Il aurait été criminel de renoncer à une telle création, quitte à perdre des amis, quitte à renoncer au relais que peut donner la profession.

Laisser un commentaire